S’il est coutume de parler des deux corps du roi, un corps physique “mortel” et un corps métaphorique d’“envoyé de Dieu sur terre”. La question qui se pose est donc : qu’en est-il du pape ?
Les deux corps du roi est un concept présenté par l’historien allemand Ernst Kantorowicz, en 1957. La thèse de celui-ci montre la manière dont on se représente le roi et son corps au Moyen Âge. Ce dernier possède un corps terrestre, mortel, auquel s’ajoute un corps politique, qui lui est immortel. En effet, le roi représente son royaume, qui ne peut exister sans roi. C’est donc ce royaume qui constitue le corps politique, qui est transmis d’un monarque à un autre, d’où la célèbre maxime : “le roi est mort ! … vive le roi !”.
Pour simplifier, lorsque le roi meurt, son corps politique est légué à son successeur, qui continue de vivre à travers un nouveau roi qui transmettra également ce corps politique à sa mort.
Ainsi le roi ne meurt jamais vraiment, car son corps politique continue de vivre à travers son héritier.
Mais, si on admet que le roi possède deux corps. On peut également penser que le pape en possède également deux. Après tout, il représente l’institution de l’Eglise. De plus, il est également le souverain des territoires pontificaux en Italie.
Une réponse est apportée par un juriste de la fin du XIVe siècle. Dans son analyse, Baldo Degli Ubaldi compare le corps du pape à celui de l’empereur. En effet, s’il adhère à la théorie des deux corps du roi, selon lui, le pape et l’empereur n’ont qu’un corps mortel. Il écrit à ce sujet : « la personne de l’empereur peut mourir ; mais la dignité elle-même, c’est-à-dire l’Empire, est immortelle ; de même le pontife suprême meurt, mais le pontificat suprême ne meurt pas ».
Le parallèle entre l’Empire et l’Église est intéressant, car il permet de montrer la pensée médiévale sur ce sujet. En effet, contrairement au royaume qui ne peut exister sans roi, l’Empire et l’Église peuvent survivre sans leurs dirigeants respectifs.
La différence entre le pape et le roi se trouve ainsi dans cette différence fondamentale. À la mort du pape, l’Église est toujours représentée par le collège des cardinaux qui élisent un nouveau Vicaire du Christ parmi eux. Le pape ne possède donc pas de second corps politique à la différence du roi car il n’est pas indispensable à la survie de son institution. L’Eglise survit à la mort du pape contrairement au royaume qui meurt sans la présence de son roi.
Crédit image : Gisant du pape Clément VI dans l’abbatiale de la Chaise-Dieu via Wikimedia commons.
Pour aller plus loin :
Agostino Paravicini Bagliani, Le corps du pape, Paris, Seuil, 1997.
Agostino Paravicini Bagliani, « Le corps du pape et le corps du roi », dans Françoise Autrand, Claude Gauvard et Jean-Marie Moeglin (dir.), Saint-Denis et la royauté : Études offertes à Bernard Guenée, Paris, Éditions de la Sorbonne, 1999, p. 771‑782.
Ernst Kantorowicz, Les deux corps du roi, Paris, Gallimard, 2020.

