Le 28 mars 1905, une histoire enflamme les médias à Limoges. Une grève éclate au sein de l’usine de porcelaine Haviland. Le contremaître Penaud est accusé d’avoir, à plusieurs reprises, exercé de son pouvoir pour obtenir des faveurs de ses ouvrières. Voici une affaire d’harcèlement sexuel qui s’approche d’un #MeToo avant l’heure.
Dans l’atelier de peinture Haviland, celles qui refusent de céder aux avances de leur contremaître risquent le renvoi. Face à ses agissements, les ouvrières et les ouvriers se solidarisent et demandent le remplacement de Penaud. Théodore Haviland refuse. Les travailleurs décident alors de bloquer le départ des marchandises. Des troupes sont déployées dans la ville, la grève se généralise avec environ 1200 ouvriers le 4 avril. En réponse, le patronat se solidarise à son tour et menace de déployer un lock-out, la fermeture des entreprises. Les négociations échouent et le lock-out débute le 13 avril. Les jours qui suivent mêlent attroupements, négociations, pillages, déploiement de l’armée et manifestations.
L’usine comme lieu de dépossession du corps
L’affaire Penaud n’est ni la première, ni la dernière des affaires dans ce type. Au début du XXe siècle, dans les usines et ateliers, le corps des femmes devient rapidement la propriété des hommes qui les encadrent. Il reste pourtant difficile pour elles de se faire entendre. Celles qui subissent les « persistances » de leur supérieur craignent le rejet de la société si elles parlent, et faut-il encore qu’on les croie. Le développement de la presse, notamment féministe et anarchiste, dans des journaux comme La Fronde ou le Libertaire, constitue un des seuls espace où les ouvrières peuvent dénoncer la dépossession de leur corps au travail. Pour autant, on remarque toujours une pudeur pour ces médias à nommer ces violences sexuelles.
Cette appropriation du corps des femmes au travail résulte d’une atmosphère familiale et paternaliste qui règne dans ces lieux. Au travail, l’indépendance qu’elles gagnent envers leur mari, elles la perdent face à la pression exercée par leur supérieur. La force et la violence, morale ou physique, sont souvent employées pour contraindre les ouvrières. Les femmes le savent, « les plus dociles » seront avantagées. Leur corps devient alors un argument de promotion.
Pour autant des paradoxes persistent : elles sont invisibilisées de leur combat à cause d’une prise de parole essentiellement masculine, les actes sont minimisés et le vide juridique sur la question met un frein aux condamnations. Pour Penaud, la sentence a été difficile à obtenir : le 17 avril, c’est le drame. Une fusillade éclate en fin de journée et fait un mort et plusieurs blessés. L’affaire a un retentissement national, ne laissant plus d’autre choix que le renvoie de Penaud. Cependant, les revendications principalement ne sont pas écoutées, l’affaire de harcèlement sexuel est tue et le même scénario ne cesse de se répèter pour les femmes sur leur lieu de travail.
Crédit image : Le contremaître Penaud : « Tas de brutes ! Vous voulez me faire faire la culbute, sous prétexte que j’ai culbuté vos femmes !… ». Jules Grandjouan, L’Assiette au beurre, no 214, 6 mai 1905, lors de la grève de Limoges. Source : Gallica.
Pour aller plus loin :
Geneviève Désiré-Vuillemin, « Une grève révolutionnaire : les porcelainiers de Limoges en avril 1905 », Annales du midi, 83-101, 1971, p. 25-86.
Titiou Lecoq, « L’histoire oubliée de ces femmes qui, en 1905, ont gagné contre leur harceleur », Slate, 2018.
« Les grèves de 1905 », article des Archives Départementales de la Haute-Vienne.
Claude Gilbert-Dubois, « “ 1905 ”: un “Germinal” limousin », dans Le Limousin et ses horizons dans l’œuvre de George-Emmanuel Clancier, Pessac, 2013, p. 83-96.

