8 février 1962, un massacre sans coupables

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         Le 8 février 1962, neuf personnes sont tuées par des policiers au métro Charonne alors qu’elles manifestent contre des attentats perpétrés par l’Organisation de l’armée secrète (OAS). Ces militants, en faveur de l’indépendance et de la paix en Algérie, n’ont jamais obtenu justice, ce drame étant resté sans suite judiciaire ni disciplinaire.

Paris sous tension : escalade de violences à la fin de la guerre d’Algérie

Colonie française depuis 1830, l’Algérie s’engage dans une lutte pour l’indépendance à partir de 1954, suite à l’appel à l’insurrection du Front de libération nationale (FLN), ouvrant une guerre qui s’achève en 1962. En métropole, la situation des Algériens se dégrade fortement au fil du conflit : dans une logique de suspicion collective, ils sont assimilés à la rébellion indépendantiste menée par le FLN en métropole. Victimes de discriminations croissantes, ils sont directement visés par des mesures d’exception. En octobre 1961, un couvre-feu est instauré à Paris et en banlieue et s’applique exclusivement à la population algérienne : il leur est interdit de circuler entre 20h30 et 5h30. Officiellement, ce couvre-feu est instauré par le préfet de police Maurice Papon (1910-2007) pour maintenir l’ordre public et lutter contre les violences attribuées au FLN qui milite pour l’indépendance de l’Algérie. Toutefois, selon les historiens, ce couvre-feu constitue davantage une mesure discriminatoire visant à contrôler et réprimer politiquement la population algérienne dans le contexte de la guerre d’indépendance.

Quelques mois plus tard, en février 1962, le climat de violence atteint un nouveau seuil. L’OAS, opposée à l’indépendance de l’Algérie, multiplie les attentats contre la communauté nord-africaine, les militants indépendantistes et le Parti communiste. Le 7 février, elle vise dix appartements à l’explosif à Paris, blessant notamment une petite fille de 4 ans.

Face à l’insoutenable, la rue comme ultime recours

Face à une situation devenue intenable pour les Algériens vivant à Paris, une manifestation est organisée le 8 février 1962 dans le 11e arrondissement. Toutefois, cette manifestation rassemblant entre 20 000 et 30 000 personnes est jugée illégale par le ministre de l’Intérieur et un important dispositif policier est déployé sous l’autorité du préfet Maurice Papon. La tension monte entre les forces de l’ordre et les manifestants, entre charges, coups de matraques d’un côté et jets de pierres de l’autre.

À Charonne, quand la répression tourne à la tragédie

Alors que la manifestation touche à sa fin et que les manifestants se dispersent, la situation bascule brutalement entre 19h30 et 20h au métro Charonne. Les forces de police lancent une charge contre les manifestants, provoquant un mouvement de panique. Pris de peur, de nombreux manifestants cherchent refuge dans la bouche de métro Charonne. Cet afflux massif entraîne un effet d’écrasement : des personnes chutent, se retrouvent piégées, blessées, incapables de se relever dans la cohue. La violence ne s’arrête pas à ce mouvement de foule. Une partie de la police matraque les personnes entassées, leur lance des grilles d’aération de métro ou de protection des arbres et les empêche de sortir, faisant neufs morts.

Le silence d’État après la violence

À la suite du drame, l’État rejette toute responsabilité policière. La version officielle évoque un mouvement de foule ayant provoqué l’étouffement des manifestants sur les grilles du métro Charonne. Mais cette thèse est démentie par Alain Dewerpe (1952-2015), historien français ayant perdu sa mère dans cette manifestation. À travers ses recherches scientifiques, il met en évidence les failles de ce discours, démontrant notamment que les grilles de la station de métro étaient ouvertes et que l’OAS avait infiltré la police. Ce massacre n’est pas le fruit d’un simple débordement ou de l’action de policiers incontrôlables : il relève d’une véritable violence d’État qui s’inscrit dans une chaîne de commandement et est couverte par les autorités.

Alain Dewerpe met en lumière les causes multiples et complexes de la violence d’État qui conduisent à ce drame. Il souligne que ce massacre n’a pas résulté d’une décision explicite et planifiée, mais de conditions politiques ayant conduit le gouvernement à opter pour une répression sévère. Le pouvoir faisait alors face à plusieurs adversaires simultanés, le FLN et l’OAS. La multiplication des mobilisations a renforcé la logique de fermeté. Au fond, la volonté d’affirmer la « grandeur » de l’État a favorisé le recours à la violence. Antipathie contre les manifestations de rue, revendication du monopole de l’action politique, priorisation de la répression à la tolérance : autant de circonstances politiques, nombreuses et imbriquées, qui ont conduit le gouvernement à autoriser ce massacre.

L’État français s’exonère de toute responsabilité. Emmanuel Macron rend hommage aux victimes le 8 février 2022, mais sans désigner les responsables de leur mort. Les policiers auteurs de violences n’ont jamais été sanctionnés. Un début d’enquête a été amorcé avec des auditions de la police judiciaire et des convocations chez un juge d’instruction. Mais devant les protestations des policiers impliqués, l’enquête s’est arrêtée.

Se souvenir, c’est honorer ces manifestants qui, face à une violence devenue insoutenable, ont péri sous une répression d’État restée impunie. À défaut d’une réponse judiciaire, la mémoire devient notre ultime acte de justice.

 

Pour aller plus loin :

Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, 2006, 897 p. 

Michel Bole-Richard, « La tragédie de Charonne », Le Monde, 1982

Crédit photo : Un manifestant touché lors de la manifestation contre l’OAS et la guerre d’Algérie 8 février 1962. @AFP

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