Dans les années 1950, deux coureurs spécialistes de la course de fond se livrent bataille sur les pistes: le Tchécoslovaque Emil Zátopek et le Français Alain Mimoun. Au fil des confrontations, les deux rivaux nouent une amitié sincère malgré leur appartenance à deux nations opposées durant la Guerre Froide.
Dès 1947, la Guerre Froide divise le monde en deux. La France est alors partisane du bloc Ouest (alliés des Etats-Unis), tandis que la Tchécoslovaquie fait partie du bloc Est (alliés de l’URSS). Dans ce contexte de grandes tensions, ces deux pays vont construire une histoire commune à travers deux figures historiques de l’athlétisme.
Le prodige Emil Zátopek (1922-2000) constitue un rival de choix pour Alain Mimoun (1921-2013). En effet, ce dernier l’empêche de décrocher l’or durant les Jeux Olympiques (JO) de Londres en 1948, ceux d’Helsinki en 1952, ainsi que lors du championnat d’Europe de Bruxelles en 1950. Les deux sportifs font souvent la Une des journaux sportifs de l’époque qui mettent en scène cette rivalité. Zátopek est surnommé la “locomotive humaine” et Mimoun serait le wagon toujours derrière lui.
Lors des JO d’Helsinki, le Tchèque réalise un triplé historique en remportant successivement le 5 000 mètres, le 10 000 mètres et le marathon (qu’il court officiellement pour la première fois). À ce jour, cette prouesse n’a pas été reproduite. Par ailleurs, il est invaincu sur l’épreuve du 10 000 mètres, toutes compétitions confondues, de 1948 à 1954. Quant au sportif français, lorsque Zátopek figure sur la liste des adversaires, il se contente de la seconde place sur les épreuves du 5 000 mètres et du 10 000 mètres.
Il faut attendre les JO de Melbourne en 1956 pour voir Mimoun triompher de Zátopek. Le Français assure une foulée constante malgré la douleur et la chaleur durant le marathon et y décroche l’or en 2 heures et 25 minutes. Son rival subit un coup de fatigue au bout de 30km et finit la course à la sixième place. À la fin de l’épreuve, les deux athlètes se félicitent, mettant fin à sept années de “guerre sportive”.
Lors d’un entretien avec l’écrivain André Thiéblemont publié en 2012, Alain Mimoun déclare ceci :
Zátopek, il m’a fabriqué! […] On s’est livré une bataille de titans! Et quand on finissait la course, on s’embrassait comme des amoureux sur la ligne d’arrivée… Un jour, il me dit: “Le plus grand de nous deux Alain, et bien, c’est toi !” “Mais pourquoi c’est moi le plus grand Emil? Pourquoi tu dis ça?” “Parce que toi, tu as fait la guerre Alain! Pas moi!”.
Les deux sportifs pratiquent à une période où les athlètes ne courent pas en quête de gloire ou d’argent (puisque les athlètes ne sont pas rémunérés à cette époque) mais pour le plaisir de concourir et de représenter fièrement les couleurs de son pays. Cette rivalité bienveillante donne naissance à une amitié sincère où les deux athlètes passent outre des différends politiques entre leurs deux nations. Cet exemple prouve que le sport représente des valeurs humaines avant de constituer un enjeu géopolitique.
Crédit image : Le Tchécoslovaque Emil Zatopek (1922-2000), vainqueur du 5 000 mètres lors des jeux Olympiques d’Helsinki, en 1952, est félicité par le Français Alain Mimoun, arrivé deuxième.
Pour aller plus loin :
Yohann Fortune, « Emil Zatopek dans la Guerre Froide : de la soumission à la rébellion (1948-1968) », Sciences sociales et sport, 5-1, 2012, p. 53 86.
Mustapha Kessous, Les 100 histoires des Jeux olympiques, Que sais-je, 2013.
Alain Mimoun et Karim Belal, « Alain Mimoun : tout pour la France ! », Hommes & Migrations, 1226-1, 2000, p. 44 49.
André Thiéblemont, « Alain Mimoun, soldat olympique assoiffé de France », Inflexions, 19-1, 2012, p. 125 132.

