Dans les années 1890, le vélo représente un outil d’émancipation pour les femmes. Pourtant, le cyclisme féminin est perçu comme une aberration qui retirerait leur “élégance” et leur “pureté”.
Au XIXème siècle, les premières femmes à vélo ressentent un certain inconfort à pédaler en robe ou en jupe. Elles revendiquent la possibilité d’une liberté de mouvement. Selon les médecins, la bicyclette est incompatible avec la femme : elle affecterait les muscles pelviens, accroîttrait les douleurs de l’accouchement, dérèglerait les menstruations et rendrait stérile. La pratique féminine du cyclisme est perçue comme immorale et indécente : les pédaleuses se livreraient à une « masturbation sportive » qui les amènerait à « déserter le lit conjugal ». Cela met en évidence le regard sociétal sur l’identité de la femme, réduite à son rôle d’épouse et de mère.
Néanmoins, la bicyclette devient un outil d’émancipation pour les femmes en leur offrant une nouvelle liberté de circulation. Cette initiation de libération du mouvement s’opère dans un premier temps grâce au code vestimentaire. Aux États-Unis, Amelia Bloomer, militante des droits de la femme et du mouvement pour la tempérance, imagine en 1851 un vêtement éponyme qui s’exprime par l’association d’une jupe courte et d’un pantalon large. Ce bloomer permettrait de faciliter le pédalage.
La femme cycliste masculinisée ?
Dès 1890, le bloomer se répand en Europe. Certains sont choqués par cette importation. Il est constaté une inquiétude concernant la disparition de l’ “élégance naturelle de la femme”. La presse française donne plusieurs surnoms à ce vêtement : la “culotte de zouave”, la “culotte bouffante”, le “pantalon à la turque”. Le terme de jupe-culotte apparaît le 4 juillet 1896 dans le journal de presse L’Echo de Paris dans un article consacré au cyclisme.
Par sa largeur, la jupe-culotte invisibilise le corps des femmes, là où les cyclistes masculins se vêtent de tenues plus proches du corps. Elle est perçue comme un vêtement très masculin car elle se rapproche d’un pantalon. En France, l’« Ordonnance concernant le travestissement des femmes » du 7 novembre 1800 interdit aux femmes de s’habiller comme des hommes, un texte abrogé qu’en 2013 ! Quelques modèles tentent de conserver la forme d’une jupe pour maintenir le côté “féminin”. Pourtant, les femmes à vélo ne sont plus perçues comme telles. Certains parlent de l’émergence d’un « troisième sexe » pour les désigner.
Si cette tenue et la pratique féminine du cyclisme se confrontent aux critiques, elles amorcent une rupture des codes qui s’opèrent durant le XXe siècle. L’appropriation féminine de la bicyclette constitue un épisode essentiel de l’histoire des revendications féministes.
Crédit image : “Mlle X en vélo, Luchon”, Photographie d’Eugène Tutorat prise entre 1859 et 1910 à Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne). Source gallica.bnf.fr / BnF.
Pour aller plus loin :
Margot Abord de Chatillon, Nathalie Ortar et David Sayagh, « Le vélo : un objet qui révèle, renforce et perturbe l’ordre du genre », Recherches sociologiques et anthropologiques, 52-2, 2021, p. 25-51.
Claude Pasteur, Les femmes à bicyclette à la Belle époque, FeniXX, 1986.
Christopher Thompson, « Corps, sexe et bicyclette », Les Cahiers de médiologie, 5. La bicyclette, Paris, Gallimard, 1998.
Christopher Thompson et Fiona Ratkoff, « Un troisième sexe ? Les bourgeoises et la bicyclette dans la France fin de siècle », Le Mouvement social, 192, 2000, p. 9-39.
Hélène Virenque, « Les petites reines du bitume », Gallica, 2018.

