Le 11 septembre 2001, des attentats islamistes visent les tours du World Trade Center à New York et le Pentagon à Washington. Deux mois après, le 14 novembre, Marvel Comics commémore cette tragédie par la publication du 36ème numéro de The Amazing Spider-Man (1999).
La pop culture s’empare du drame
Les hommages apparaissent spontanément, et développent une mémorialisation des évènements. La pop culture s’empare du drame afin de rendre hommage aux victimes. C’est le cas chez Marvel Comics, éditeur historique de bandes dessinées américaines (comics) à l’origine de plusieurs œuvres et licences populaires, principalement des récits de super-héros. Le scénariste Joseph Michael Straczynski et le dessinateur John Romita Jr., sont à ce moment chargés de la sérialisation de The Amazing Spider-Man. Il leur revient la charge de réaliser un numéro hommage.
Un sentiment de proximité
Le professeur Nicolas Labarre qualifie The Amazing Spider-Man comme un exemple singulier de réponse immédiate à l’événement. L’hommage s’illustre dans les pages de cette série pour plusieurs raisons.
D’abord, le personnage est un authentique new yorkais qui s’ancre dans un paysage local et un quotidien familier. Le héros se présente comme le « friendly neighborhood Spider-Man ». Son point de vue résonne pour les lecteurs, puisqu’il ne se place pas en héros, mais en un habitant local traumatisé par l’événement. Dès lors, un sentiment de proximité se crée avec le lecteur.
Par ailleurs, Spider-Man est le personnage le plus célèbre de Marvel. Il est une figure intergénérationnelle de la pop culture qui ne nécessite pas de présentation particulière, même pour un lecteur peu habitué aux comics.
La couverture se présente sobrement : le logo éditorial, le titre et la numérotation sont indiqués en blanc en haut sur fond noir prenant tout l’espace, sans dessin. Cette simplicité évoque le deuil.
Même les pires super-vilains sont incapables de commettre un tel acte
« Nous interrompons le cours de nos programmes pour un bulletin spécial ». C’est ainsi que s’ouvre ce numéro. Cette entrée en matière permet deux niveaux de lecture. La première est une référence aux flashs spéciaux à la télévision lorsque l’actualité l’oblige. La deuxième annonce une coupure de la narration entre le #35 et #37 de la série pour ce numéro spécial.
Le ton de l’histoire est solennel. Spider-Man se trouve dépassé face aux dégâts causés par les attentats. Il y a peu de dialogues directs. Le protagoniste se positionne en narrateur et décrit une situation surréaliste, même dans cet univers de fiction. À travers son regard et son silence, le héros retranscrit le sentiment des Américain.es face à cet événement : la colère, l’incompréhension, la tristesse et la douleur. D’autres super-héros célèbres soutiennent les équipes d’urgences médicales, les ouvriers, les pompiers ou encore les policiers, pour venir en aide aux victimes.
Une attention particulière est accordée à Captain America. La scène n’est pas anodine puisque le héros constitue un véritable symbole du nationalisme américain et porte depuis les années 1970 le « poids des changements politiques et culturels ». Attristé, son regard se dirige vers l’horizon. Il est une métaphore de l’Amérique endeuillée qui se relève et se tourne vers l’avenir.
Même des super-vilains participent à l’effort collectif aux côtés des citoyens et des héros. Habituellement froid, égoïste, rempli de mauvaises attentions et sans pitié, Dr. Fatalis (Dr. Doom V.O.) pleure face à la situation .
Message d’espoir et propagande idéologique
Face à des super-héros accablés et impuissant, les rôles s’inversent et les citadins deviennent un symbole d’union et d’espoir. La narration insiste sur l’importance de cette unité. La dernière page en est l’illustration. On y voit les super-héros aux côtés de pompiers, infirmiers, ouvriers, marins, politiciens, militaires et policiers, avec le drapeau américain en fond. Les dernières paroles du narrateur sur cette page résonnent et accentuent cette image d’une Amérique qui se relève. Elles disent simplement : « Restez debout. ». En inscrivant les évènements dans un monde fictif mais familier, l’auteur écrit une morale pleine d’espoir.
John Romita Jr. revient sur ce numéro dans une interview accordée à comicsblog.fr publiée le 15 juin 2025 :
« Ceci étant, le numéro sur lequel j’avais travaillé pour le 11 septembre, je peux aussi dire que c’est peut-être ce dont je suis le plus fier. Compte tenu de toute la souffrance et des événements qui avaient entouré cette sortie… »
Ce comics constitue une propagande idéologique. Les artistes font certes du sensationnel, mais refusent d’illustrer une nation abattue. Le message ne s’adresse pas qu’aux américains, mais au monde entier. Si le message renvoyé est que toute défaite est temporaire, les Etats-Unis ne comptent pas faiblir longtemps. La conclusion de la bande dessinée l’exprime bien, d’où le choix d’utiliser Spider-Man qui a une portée internationale.
Des réactions unanimes ?
Ce numéro ne reçoit pas que des réactions positives. Le Time Magazine critique le fait que Marvel cherche à capitaliser sur une tragédie. Le récit ne fait pas une représentation exhaustive : il analyse la situation mais évite toute complexité. De ce fait, le média accuse l’éditeur de ne pas être capable de rendre compte du sérieux de l’événement.
Au sein de la communauté des lecteurs, les avis divergent : certains saluent l’intention, quand d’autres s’insurgent de la rupture de la cohérence scénaristique provoquée par cet épisode.
Apprécié ou non, le passage de J. M. Straczynski et John Romita Jr. sur Spider-Man est un incontournable dans la sphère comics. Ce numéro précis est un cas d’école qui prouve que la pop culture peut avoir un retentissement mondial et crucial dans l’effort mémoriel et la propagande idéologique.
Crédit image : © Marvel comics, The Amazing Spider-Man (1999) #36, Joseph Michael Straczynski & John Romita Jr.
Pour aller plus loin
Nicolas Labarre. “We Interrupt our regularly scheduled program…” The Amazing Spider-Man : le genre sous le choc. Leaves, 2015, Après la terreur/After Terror, 1. hal-02433819
Wright, Bradford W. Comic Book Nation. Baltimore : John Hopkins UP, 2001
Interview de John Romita Jr. pour comicsblog.fr : https://www.comicsblog.fr/50332-SpiderMan_est_comme_un_frere_pour_moi__rencontre_avec_le_grand_John_Romita_Jr_au_Lake_Como_Comic_art_Festival
Où retrouver ce comics en France?
Spider-Man par Straczynski T01, Panini Comics, collection Marvel Poche ou collection Marvel Icons

