Les Archives de la planète

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           En 1909, Albert Kahn, un banquier, se lance dans un projet philanthropique audacieux : construire un monde nouveau, un monde meilleur. Il consacre alors sa vie à envoyer des opérateurs parcourir la planète afin de photographier le monde et de rapprocher les peuples.

Pour ce faire, Albert Kahn crée la « Bourse autour du monde », dédiée aux étudiantes et étudiants de l’Université de Paris, de Polytechnique et de l’École normale supérieure. A. Kahn n’attend rien de ces voyages, sinon que ces futures élites françaises puissent construire une société nouvelle, plus ouverte, en être témoins et la transmettre. Il ouvre également cette bourse à des étudiant.es étrangers japonais, allemands, russes ou américains, afin de favoriser le dialogue entre les futures élites internationales.

Cependant, A.Kahn ne s’arrête pas là. Il a une toute autre idée en tête, celle de photographier le monde. En 1908, il entreprend un tour du globe au cours duquel il prend conscience des profonds bouleversements que connaît le monde avec l’accélération de l’industrialisation et les transformations sociales du début du XXe siècle.  A. Kahn souhaite alors constituer un « inventaire photographique » de la vie quotidienne, figer par l’image un monde qui, bientôt, n’existera plus.

Une technologie de pointe

Le XIXe siècle marque un tournant dans l’usage des technologies, notamment celles liées à la capture des images et du son. Les Archives de la Planète, projet qu’il conçoit en 1912, en sont une parfaite illustration. En effet, il porte un grand intérêt aux innovations techniques et se dote des technologies les plus avancées pour restituer au mieux ce que lui et ses opérateurs observent au fil de leurs voyages. Lors de son tour du monde, le banquier adopte d’abord le procédé gélatino-argentique, un mélange photosensible permettant l’impression de photographies en noir et blanc sur du verre. C’est cette technique, commercialisée en 1890 et employée par l’entrepreneur en 1908, qui est utilisée pour la photographie principale de cet article.

Peu à peu, A. Kahn perfectionne ses appareils et adopte l’autochrome, un procédé qui permet la restitution de la couleur, comme le montrent les deux photographies du Japon de 1926-1927. Les opérateurs d’A. Kahn utilisent également le cinématographe des frères Lumière, inventé en 1895. En résumé, il mobilise les techniques les plus avancées de son époque pour saisir le monde en image.

Fixer la mémoire du monde

Les photographies des opérateurs sont extraordinaires, non seulement par les technologies mises en œuvre, mais aussi pour ce qu’elles révèlent du monde à la veille des grands bouleversements du XXᵉ siècle. La photographie de la gare de Kouang-Choei nous montre ainsi une Chine antérieure à l’avènement de Mao Zedong, une Chine dont certaines traditions ont aujourd’hui disparu. C’est le cas de la longue tresse, abolie après la chute de la dynastie Qing en 1911, auparavant obligatoire pour tous les hommes.

Si on se penche plus précisément sur la photo, on remarque que le panneau de la gare est translittéré en alphabet latin. Kouang-Choei est en effet un territoire chinois cédé à la France en 1900, afin d’élargir sa zone d’influence et de contrebalancer la présence commerciale britannique. Ainsi, ces photographies permettent également d’observer l’influence occidentale déjà bien présente en Asie.

Sur les deux autres photographies, des enfants de la ville et de la campagne sont représentés, on y observe une évolution distincte dans les vêtements qu’ils portent. Les enfants de la campagne portent encore le kimono traditionnel, tandis que les écoliers de Tokyo sont   « vêtus à l’occidental », comme l’indique même le titre de la photo. Après la Première Guerre mondiale, les vêtements occidentaux se diffusent progressivement au Japon, où ils sont perçus comme des symboles de dignité et d’ascension sociale.

À travers cette brève analyse des photographies issues des Archives de la planète, on remarque que ces dernières offrent la possibilité d’explorer n’importe quelle région du globe juste avant les transformations drastiques engendrées par la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’une source qui regorge de savoirs sur le monde du début du XXe siècle, une véritable mine d’or autant pour les historiens que pour les simples curieux.

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Groupe d'enfants de la campagne, A56144S, Matsumoto (Japon), Roger Dumas, 1926-1927, Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn.
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Ecole d'Aoyama, jeunes écoliers vêtus à l'occidentale, près d'un massif de fleurs, A55943, Tokyo (Japon), Roger Dumas, 1926-1927, Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn.

 

Crédit image de l’article : Le quai de la gare de Kouang-Choei, D2765, de Beijing à Hankou Kouang-Choei (Guangshui) (Chine), Albert Dutertre, 1908-1909, Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn. 

Pour aller plus loin :

Baud-Berthier, Gilles. « Albert Kahn et le projet des Archives de la Planète 1908-1931 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, vol. 99, no. 3, 2010, pp. 105-107.

Coeuré Sophie. Albert Kahn, observateur de la planète. In: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°52, octobre- décembre 1996. Les crises économiques du 20e siècle. pp. 141-143

Genoudet, Adrien. « 1908. Albert Kahn : la planète par l’image », Romain Bertrand éd., L’Exploration du monde. Une autre histoire des Grandes Découvertes. Le Seuil, 2019, pp. 445-448.

Perlès Valérie, « Les Archives de la planète, entre ressource documentaire et matière à récits », Ateliers d’anthropologie [En ligne].

Quemeneur, Tramor « Images et sons », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. no 70, no. 2, 2001, pp. 156-162.

Siracusa, Jacques. « Deux formes d’actualités centenaires », Réseaux, vol. 208-209, no. 2-3, 2018, pp. 259-284. « Albert Kahn (1860-1940), rêver d’un monde nouveau sur France culture », documentaire de Martine Abat, réalisé par Diphy Marian

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