Apartheid en Afrique du Sud : des vies enfermées par la couleur de peau

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          Des millions de personnes non-blanches ont vécu, grandi et veilli sous le régime d’apartheid. Mis en place en 1948, l’apartheid est un système politique “institutionnalisé” d’oppression et de domination raciale des Blancs sur les non-Blancs. De l’accès à l’éducation au droit de circuler, du logement au travail, chaque aspect de la vie quotidienne est réglementé, contrôlé et hiérarchisé. Signifiant “séparation”, l’apartheid frappe violemment la vie des populations opprimées de 1948 à 1994. 

Dès 1950, la loi Population Registration Act pose l’un des piliers de ce régime et instaure un système de classification rigide qui sépare les Sud-Africains Blancs, Noirs, Coloured (correspond plus ou moins aux métis) et Indiens. Cette catégorisation est faite selon des critères arbitraires comme le “test du peigne” pour définir la texture du cheveux. Ces décisions administratives séparent des familles entières : au sein d’un même foyer, des personnes peuvent être classées dans des catégories différentes. Une fois classés, les individus vivent selon des règles strictes, propres à leur catégorie. Les différents groupes sont séparés dans les lieux publics, dans les quartiers, à l’école et même dans leur vie privée. Les mariages “mixtes” sont interdits, tout comme les relations sexuelles. Ces couples encourent 7 ans de prison.

L’objectif ultime de l’apartheid va encore plus loin : faire disparaître la population noire d’Afrique du Sud en créant des “bantoustans”. Ces entités territoriales souveraines sont un moyen pour les dirigeants blancs de confiner les populations noires sur des espaces morcelés et négligés. Si ce projet initial n’a pas été atteint, une dizaine de “ bantoustans” voient tout de même le jour. La volonté d’évincer géographiquement les Noirs entraîne la déportation de plus de 3,5 millions de personnes dans ces “bantoustans” entre 1960 et 1980.

La résistance est violemment réprimée

Face à l’oppression, les populations non-blanches s’organisent pour résister. Fondé en 1912, l’African National Congress (ANC) privilégie d’abord la lutte non-violente. Mais devant l’impasse politique, le mouvement crée une branche armée dans les années 1960 : Umkhonto we Sizwe. En réponse, le gouvernement interdit l’ANC et lance une grande opération de répression. En 1963, plusieurs dirigeants du mouvement sont arrêtés, dont Nelson Mandela. En juin 1964, lors du fameux procès de Rivonia, ils sont condamnés à la prison à vie.

Partout, la résistance, même non-violente, reste largement réprimée. Le 21 mars 1960, les populations non blanches organisent une manifestation pacifique contre le Pass. Instauré en 1923 par le pouvoir blanc, ce passeport intérieur limite strictement la liberté de circulation des Noirs. La manifestation tourne au drame : la police tire sur la foule et fait 69 morts, dont 29 enfants. Le choc est immense et sert de prétexte au durcissement du régime. L’horreur se réitère seize ans plus tard, à Soweto, le 16 juin 1976. Ce jour-là, des écoliers non-blancs manifestent contre l’imposition de l’afrikaans (langue des Afrikaners) comme langue officielle d’enseignement dans les écoles. La police abat ces enfants, faisant des centaines de morts.

Une présence blanche oppressive pas si nouvelle

Dès 1652, les Néerlandais et Allemands s’installent en Afrique du Sud et s’approprient les terres des Khoisans et Bantous déjà présents. Au XIXe siècle, les Britanniques prennent le relais et ajoutent une nouvelle communauté blanche à un territoire déjà fracturé. En 1899, une guerre qui oppose les Britanniques et les Afrikaners, descendants des colons du XVIIe siècle d’origine européenne, éclate. Finalement, en 1902, les deux groupes blancs parviennent à une réconciliation fondée sur une alliance commune face aux populations noires majoritaires. En 1961, l’Afrique du Sud devient un État autonome. Paradoxalement, c’est à ce moment-là que la ségrégation raciale atteint son paroxysme. L’Afrique du Sud compte alors 5,2 millions d’habitants : 3,7 millions de Noirs, environ 1 million de Blancs (Afrikaners et Britanniques), 500 000 métis et 100 000 Indiens. Malgré leur majorité, les populations noires sont progressivement privées de droits.

Avant même l’apartheid, la ségrégation raciale structure l’Afrique du Sud, alors que le pouvoir reste fermement aux mains des communautés blanches, Afrikaners et Britanniques. Un tournant majeur est franchi en 1913 avec l’adoption du Natives Land Act. Cette loi fondatrice confine l’ensemble de la population noire, soit 75% des habitants du pays, sur seulement 7,3% des terres. Loin de constituer une exception, le Natives Land Act ouvre la voie à une cascade de mesures discriminatoires.

Chaque nouvelle loi renforce l’exclusion des personnes noires : le principe du baaskap (« domination du maître », en afrikaans, langue afrikaner) impose la supériorité blanche. Le principe de la colour bar (« barrière de couleur ») interdit certaines activités, certains droits, certaines zones, aux non-blancs (Africains, métis ou Indiens).

L’apartheid, un passé révolu ? 

En 1994, l’apartheid est démantelé avec l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela, désormais libéré. Mais ses héritages persistent. Subsiste en Afrique du Sud une ville entièrement composée d’Afrikaners blancs : Orania. Fondée en 1990, elle compte aujourd’hui 1000 habitants et incarne la persistance d’un idéal séparatiste.

L’Afrique du Sud ne sort pas indemne de ce système d’oppression. Elle est aujourd’hui le quinzième pays le plus violent du monde : elle comptabilise plus de 60 homicides par jour. Si 80% des victimes de ces homicides sont des personnes noires, la presse couvre davantage le meurtre de personnes blanches, révélant des biais persistants dans la perception et la valorisation de la vie humaine.

Se souvenir, raconter et transmettre sont les seules armes pour que jamais plus un peuple ne soit opprimé à cause de sa couleur de peau.

 

Crédit image : Ernest Cole, Photographie de la signalétique ségrégationniste dans une gare sud-africaine, avant 1972.

Pour aller plus loin :

François-Xavier FAUVELLE-AYMAR, Histoire de l’Afrique du Sud, Éditions du Seuil, Paris, 2006, 468 p. 

Mark MATHABANE, Kaffir Boy : Growing Out of Apartheid, Autobiographie, Pan Books, Londres, 1987, 368 p. 

Documentaire : Le Procès contre Mandela et les autres, de Nicolas CHAMPEAUX et Gilles PORTE, 2018

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