Dates à retenir, personnages oubliés, événements compliqués… les cours d’histoire ne passionnent pas toujours. Heureusement, certaines comédies musicales font du passé un véritable spectacle, et permettent de comprendre et d’apprécier l’histoire de manière plus ludique et accessible.
Le Roi Soleil et le mystère du Masque de fer
Légende obscure du règne de Louis XIV, l’histoire du Masque de fer fascine pour une raison simple : on ignore tout de son identité. Deux grandes théories concernant l’identité de ce mystérieux inconnu ont émergé avant sa mort en 1703. La première, populaire même dans la cour du Roi-Soleil, imagine que cet homme est le frère aîné de Louis XIV. Né d’une liaison secrète d’Anne d’Autriche, mais pouvant être présenté comme issu de son mariage légitime avec Louis XIII, l’enfant aurait pu menacer la place du futur monarque. En effet, la loi salique accordant le trône en priorité au fils aîné, il aurait alors pu prétendre à la couronne, ce qui expliquerait qu’il ait été condamné au silence… par le Masque de fer. La seconde hypothèse, moins connue, fait de l’homme au masque de fer un domestique. Celui-ci aurait eu trop d’informations compromettantes sur la couronne.
Ce mystère trouve naturellement sa place dans la comédie musicale Le Roi Soleil (2005) de Dove Attia qui retrace la vie de Louis XIV en mettant en lumière certaines zones d’ombre de son règne. Bien que l’identité du prisonnier reste inconnue, le spectacle choisit de lui donner un visage : celui du duc de Beaufort, François de Vendôme. Ce choix est loin d’être anodin, en raison de ce qu’incarne ce personnage dans le spectacle. Figure peu connue du grand public, il est l’un des principaux chefs de la Fronde (1650-1653), révolte contre la politique fiscale et la régence d’Anne d’Autriche et Mazarin. Il représente donc le noble réfractaire à la monarchie absolue du roi. Dans la comédie musicale, il est expliqué qu’il encourage une révolte contre la politique fiscale royale, sûrement dans les années 1670, mais rien ne prouve historiquement qu’il ait participé à cette révolte. Pourtant, il est arrêté et condamné… à porter un masque de fer. Le Roi Soleil cherche donc à donner vie à un mystère historique.
Hamilton ou le passé raconté autrement
De l’autre côté de l’Atlantique, la comédie musicale Hamilton (2015) créée par Lin Manuel Miranda revient sur l’histoire d’Alexander Hamilton. Elle met en scène des faits sans sources, d’une manière totalement différente. Dans ce spectacle, deux grands moments sont illustrés en musique, mais ne se fondent que sur des rumeurs ou des suppositions. L’un d’eux concerne les négociations entre Thomas Jefferson, James Madison et Alexander Hamilton pour que les États du Sud (représentés par Jefferson et Madison) aident financièrement ceux du Nord (représentés par Hamilton) après la guerre d’indépendance (1775-1783). Finalement, l’aide est accordée en échange de la capitale. C’est dans The Room Where It Happened (La pièce où cela se passe) que le narrateur, Aaron Burr, explique que la décision a été prise lors d’un dîner entre les trois pères fondateurs. Seul problème : personne n’était présent dans la salle. Alors la chanson reprend l’événement seulement avec des « ont-dits ». Aucune affirmation n’est faite, il est annoncé dans les paroles que personne ne sait ce qui s’est réellement passé dans cette pièce. On peut entendre : « Thomas claims » (Thomas prétend) ou « And Madison responds with Virginian insight » (Et Madison répond avec une vision Virginienne). Ces paroles relèvent d’un choix narratif et scénaristique, il ne s’agit pas de vérités absolues.
Entre fiction et histoire
Le cas français invite à la réflexion, car inventer l’histoire ou la réécrire n’est jamais un geste anodin. Même si cette invention n’a pas nécessairement une incidence majeure sur la compréhension de l’Histoire, elle interroge la fiabilité historique de certains spectacles musicaux. Le Roi Soleil prend ainsi des libertés dramaturgiques pour répondre à des exigences scéniques et narratives. Bien qu’il ne se présente pas comme un spectacle historique, il s’appuie sur le règne de Louis XIV et possède donc, de fait, une dimension historique. Le risque est que le spectateur prenne pour acquis une information fictionnelle, sans en questionner l’origine.
Néanmoins, là où le livre d’histoire est souvent lu sans être remis en question, la fiction historique invite davantage le spectateur à chercher la « vérité » entre les lignes. En construisant une cohérence narrative là où les sources sont fragmentaires ou silencieuses, elle rend le passé plus lisible et parfois même plus concret que celui présenté dans les livres d’histoire.
On peut donc considérer que ces œuvres participent à la construction d’une mémoire historique vivante, et transforment l’expérience artistique en apprentissage. De même, aux États-Unis, Hamilton a parfois été utilisé dans des collèges et lycées, notamment à New York, comme première approche de l’histoire américaine, montrant son rôle dans la médiation culturelle et dans l’accès à la compréhension d’événements passés.
Crédit image : Affiche du théâtre musical The Black Crook, 1866, Litho central. & Anglais. Co.
Pour aller plus loin
BRESSLER, Sylvie, « Hamilton Une comédie musicale « qui change la vie », Richard Rodgers Theater, New York », Esprit, 2016/10 Octobre, p.82-84.
HUDSON, Cheryl, BOULAHIA, Manel et ROSSIGNOL, Marie-Jeanne, « Hamilton, une comédie musicale sur la Révolution américaine : de la fiction historique à la fin de l’histoire ». Le Temps des médias, 2021/2 n° 37, p.110-128.
MEYER Jean, Biographie de FRANÇOIS DE BEAUFORT VENDÔME duc de (1616-1669), Encyclopædia Universalis
PETITFILS, Jean-Christian, VIII. « Le Masque de fer démasqué ? », Les énigmes de l’histoire de France, 2021, Paris, Perrin. Tempus, p.145-163.
Spectacle:
ATTIA Dove, Le Roi Soleil, 2005
MIRANDA Lin Manuel, Hamilton, 2015

