La difformité physique comme phénomène de foire

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     L’exhibition de corps difformes ou monstrueux est un objet de divertissement depuis l’Antiquité. Au XIXe siècle, leur exposition devient un spectacle marchand sous le nom de freak show. Ces spectacles connaissent un succès populaire considérable aux États-Unis et marquent l’entrée dans une ère commerciale du divertissement.

Les freak shows sont des divertissements populaires qui apparaissent aux États-Unis au début du XIXe siècle. Ils prennent la forme de spectacles vivants où sont exhibés des individus considérés comme “anormaux” ou “monstrueux” par la société à laquelle ils appartiennent. Ces phénomènes, aussi appelés “freaks”, se caractérisent par une grande diversité. Il peut s’agir de personnes porteuses de malformations ou de handicaps, d’individus dotés de facultés physiques exceptionnelles, ou de corps qui ne répondent pas aux normes sociales ou de genre d’une époque. Femmes à barbes et hommes tatoués sont ainsi objets de curiosité au XIXe siècle. Enfin parmi les freaks, il est aussi possible de retrouver des personnes racisées et mises en scène telles des animaux, pratique ensuite reprise dans les zoos humains qui se développent à la fin du siècle.

L’exhibition d’“êtres extraordinaires” est une pratique ancienne. Dans la Grèce et la Rome antique, nains et autres bossus animent déjà les banquets. Selon Plutarque, auteur grec du Ier siècle ap. J.-C., la ville éternelle dispose même d’un marché aux “monstres”. Puis, à partir du Moyen Âge, ils investissent les foires et s’imposent comme des animations populaires. Exposés de ville en ville, ils deviennent progressivement des divertissements marchands. Alpagués par les discours de  bonimenteurs, le public est invité, contre quelques pièces, à pénétrer sous des chapiteaux ou dans des petits théâtres où les freaks sont exposés.

Le Musée Barnum marque le début de l’essor des freak show

C’est la création du Musée Barnum en 1841 à New York qui marque le début de l’essor des freak shows aux États-Unis. Installé au cœur de Manhattan, ce temple du divertissement tient son immense succès de l’exposition de freaks. Le musée devient, au milieu du XIXe siècle, l’attraction la plus visitée du pays. Il accueille près de 41 millions de visiteurs jusqu’à sa fermeture en 1868, après avoir été ravagé par un incendie accidentel. Le Musée Barnum reste un lieu unique, les spectacles de freaks sont principalement des divertissements ambulants organisés à l’occasion de foire.

Le freak show est un divertissement populaire qui attire un public de tout âge et de toute classe sociale. Les prix sont attractifs : 25 Cents l’entrée pour le musée Barnum, et souvent seulement une dizaine de Cents pour les exhibitions ambulantes.

“C’est la mise en scène du corps qui fait le freak”

Pour capter l’attention des visiteurs, les freak shows misent sur le spectaculaire. Pour l’historien Robert Bogdan, c’est la mise en scène du corps qui fait le freak. Un homme légèrement plus grand que la moyenne, mais exposé sur une haute plateforme et doté d’un grand chapeau, peut devenir un géant aux yeux du public. Les décors, costumes et accessoires sont des éléments essentiels du spectacle, tout comme les explications du bonimenteur qui accompagnent l’exhibition.

Les noms des freaks participent aussi à cette recherche du spectaculaire. Ils sont souvent associés à des animaux, leur difformité étant expliquée par une prétendue hybridation. Un homme à forte pilosité est ainsi qualifié “d’homme” chien et un autre aux membres atrophiés “d’homme phoque”. On retrouve aussi ce principe avec « Elephant Man », célèbre freak londonien, qui impute ses malformations au fait que sa mère ait failli être écrasée par un éléphant alors qu’elle était enceinte de lui.

Les spectacles reposent ainsi en partie sur une culture de l’arnaque. Pour sa publicité, le Musée Barnum expose une « sirène des Fidji » présentée comme une nouvelle espèce jusqu’alors inconnue. Il s’agit en réalité d’une supercherie, le buste et la tête d’un singe empaillé ayant été greffé à une queue de poisson.

Des exhibitions porteuses d’une ambition pédagogique

Cependant, en parallèle de sa dimension spectaculaire, le freak show peut aussi porter une ambition pédagogique. Le XIXe siècle correspond alors au développement de la tératologie, c’est-à-dire de la science des anomalies anatomiques des êtres vivants. L’exhibition de corps monstrueux devient ainsi l’occasion de comprendre l’origine de leurs difformités. Le Musée Barnum dispose d’une salle de conférence dans laquelle se tient des démonstrations scientifiques autour du corps.

C’est aussi de cette connaissance scientifique en plein essor que naissent les premières critiques contre les freak shows. Dès les années 1880, la pratique fait l’objet de condamnations morales, au moment même où émerge la notion moderne de handicap. Les individus difformes ne sont alors plus considérés comme des objets de spectacle, mais comme relevant d’institutions médicales.

Puis, au début du XXe siècle, les freak shows font également face à la concurrence de nouveaux divertissements, et en premier lieu au cinéma qui fait ses débuts dans les foires. Ils perdurent néanmoins aux États-Unis jusqu’aux années 1940, avant de céder progressivement la place à d’autres formes de divertissements forains, comme les attractions à sensations.

Crédit image : Affiche publicitaire pour l’exhibition de « L’Homme-lion », 1911. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Pour aller plus loin :

Robert Bogdan, La fabrique des monstres, les Etats-Unis et le freak show 1840-1940, trad. Myriam Dennehy, Paris, 2013.

Marc Renneville, « De Barnum à Freaks. Le monstre en spectacle. Entretien avec Jean-Jacques Courtine », Revue de la BNF, n°56, 2018, p. 80-91.

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