Le libertinage, une liberté de corps et d’esprit

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      Dans l’imaginaire collectif, le libertinage est associé à un mode de vie peu conventionnel et à des mœurs assez débridées. Pourtant, cette école de pensée, née au XVIe siècle, se veut avant tout un mouvement de libération de l’esprit à contre-courant du dogmatisme religieux de l’époque…

À l’origine, le terme de “libertin” vient du latin libertinus qui signifie “esclave affranchi”. Ce mouvement apparaît en Italie au XVIe siècle et se développe en France à partir du siècle suivant : on parle de “libertinage érudit”. Contrairement au libertinage des mœurs (et du corps), le libertinage érudit se construit comme une école de pensée qui se nourrit de nombreux écrits de philosophes antiques comme Aristote ou encore Epicure. Par ailleurs, la Réforme protestante de 1517 joue également un rôle dans la libération de l’esprit et du détachement de la parole des prêtres par rapport à ce qui est écrit dans la Bible.

La pensée libertine évolue donc dans une société où la religion est au centre de la vie quotidienne et présentée comme cause de toute chose. C’est donc ici que s’opère la première rupture du libertinage érudit puisque ses adeptes sont très souvent athées et croient en la matière, idée contraire à celle de Dieu comme Créateur. Par ailleurs, le terme même de libertin est davantage utilisé par les détracteurs du mouvement plutôt que par ses partisans, qui préfèrent se qualifier de “libres penseurs”. Ces derniers sont d’ailleurs pointés du doigt par l’Eglise et encourent de nombreuses sanctions s’ils sont reconnus comme tels.

Un libertin au destin funeste

Poète et dramaturge français, Théophile de Viau naît en 1590. Il est élevé dans une famille protestante en Guyenne, puis part s’installer à Paris dès 1615 pour intégrer une troupe de théâtre. Grâce à ses écrits et ses positions politiques en faveur de Louis XIII, il devient rapidement protégé du monarque ce qui lui permet de devenir poète de cour. Cependant, en 1619, Théophile de Viau est accusé par l’Eglise qui l’accuse de “mœurs indignes” et qui le bannit du royaume de France.

Après quelques années en Angleterre, il revient en France mais est à nouveau acculé par l’Eglise. En effet, la publication en 1622 de son recueil de poèmes, Parnasse satirique, déplaît et Viau est une fois de plus critiqué pour ses “moeurs indignes”, auxquels s’ajoutent des soupçons de sodomie. Un premier procès est organisé en 1623 et condamne le poète au bûcher. Cependant, en raison de son absence, il est brûlé “en effigie” entouré de ses œuvres : en raison de son absence, le condamné est remplacé par un portrait ou bien un mannequin à son effigie, d’où le nom. Sa cavale prend fin alors qu’il tente de rejoindre l’Angleterre. Le poète est emprisonné à la Conciergerie, puis à l’Hôtel de Montmorency où il meurt en 1625.

L’exemple de Théophile de Viau ne fait pas exception. En effet, l’Eglise catholique mène une véritable bataille contre les libertins car ces derniers dérogent aux valeurs et aux principes du christianisme. La peine de Viau se veut exemplaire pour celles et ceux qui souhaiteraient adopter le mode de pensée libertin…

Une approche plus charnelle

Au XVIIIe siècle, le libertinage commence à s’affirmer dans la littérature. Les romans libertins adoptent progressivement les mêmes codes : douceurs sucrées en référence à des plaisirs plus charnels ou encore décors qui invitent à l’intimité ou à la confidence. Néanmoins, sont distingués romans pornographiques et romans libertins, ces derniers adoptant un vocabulaire et une langue plus soutenues. L’exemple le plus connu est celui du roman épistolaire Les Liaisons dangereuses (1782) de Pierre Choderlos de Laclos. Ici, ce sont les personnages de la marquise de Merteuil et du vicomte de Valmont qui adoptent les mœurs libertines. Plus encore, ils se moquent de la société bourgeoise et jouent avec les sentiments de celles et ceux qu’ils côtoient.

C’est à partir de cette période que le libertinage acquiert sa dimension charnelle et sexuelle. Au-delà d’une libération de l’esprit, les libertins s’affranchissent des codes dits moraux et s’adonnent à des plaisirs jugés déplacés par leurs contemporains. Parmi ces pratiques, nous pouvons citer l’adultère qui est assez commune dans une société où les mariages arrangés sont monnaie courante dans la sphère bourgeoise. Progressivement, le libertinage s’étend à d’autres groupes sociaux et se diffuse dans l’ensemble de la société. Il est de moins en moins soumis au contrôle de l’Eglise et est parfois perçu comme le résultat d’un amour “véritable”, celui qui répond aux pulsions et non pas aux obligations.

Aujourd’hui encore, le libertinage a du mal à se défaire de sa connotation péjorative et l’usage du terme de libertin sert à désigner un grand nombre de pratiques considérées comme “peu morales”. Comme au XVIIe siècle, il peut être utilisé par les détracteurs de ces pratiques mais reste tout de même employé par ses adeptes pour tenter de donner une image plus acceptable de ce mode de vie.

Crédit image : Gravure représentant Valmont et Emilien par Romain Girard (1788), illustrations pour  Les Liaisons dangereuses.

Pour aller plus loin :

Michel Delon, Le Savoir-vivre libertin, Paris, Hachette, 2000.  

Laurence Tricoche-Rauline, Identité(s) libertine(s) : L’écriture personnelle ou la création de soi, Paris, Honoré Champion, 2009. 

Les courants libertins, un état d’esprit : un podcast à écouter en ligne, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-les-courants-libertins-un-etat-d-esprit, consulté le 3 mai 2026.

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