Oranienburg-Sachsenhausen, camp de concentration nazi de 1936 à 1945, est le deuxième plus étendu du système concentrationnaire nazi en Allemagne et troisième en Europe. Construit dans la petite ville d’Oranienburg, il est le lieu de travaux forcés de plus de 200.000 individus, et devient le siège du commandement général de la toile répressive hitlérienne. Pourtant, son histoire reste peu connue, notamment en France.
“centre de mise à mort” et camp de “concentration” quelles différences?
Dans la conception collective, les camps nazis sont uniquement des machines de mort, le plus tristement célèbre étant Auschwitz-Birkenau. Cependant, la Shoah et les massacres ne commencent véritablement qu’en 1941/1942. Des crimes de guerre sont commis par les nazis avant ces années, en Belgique par exemple. Mais, l’entreprise d’extermination des juifs d’Europe ne commence qu’à partir de 1941 avec la Shoah par balles; la Shoah et les massacres par gaz dans les camps qu’à partir de 1942. Or, le premier camp de concentration créé en Allemagne, Dachau, est achevé dès 1933. Il y a donc 9 ans durant lesquels les nazis développent et perfectionnent leur système de persécution, neuf ans qui restent pourtant peu connus du grand public. Il est important de préciser la différence entre ces deux termes, pour mieux comprendre l’étendue et la complexité du système de mise à mort nazi.
Il est à noter que les nazis séparent dans les camps hommes et femmes, les camps sont donc genrés. Ainsi, Sachsenhausen est un camp quasi exclusivement masculin. Quelques femmes s’y trouvent, à partir de 1944 notamment. Un bordel pour prisonniers est ouvert par les SS cette année-là , (La décision de créer des bordels dans les camps est prise dès 1941 par Himmler, à ce sujet consultez l’article de Samantha Moon.), ils forcent des déportées à se prostituer. Aller au bordel est une récompense pour les prisonniers qui travaillent bien. D’autres femmes sont assignées à des tâches “féminines” comme la couture. Si la population carcérale de Sachsenhausen est en grande majorité masculine, cela ne signifie pas que les femmes sont épargnées par la violence nazie. En effet, à un peu moins de 100 kilomètres au nord de Sachsenhausen, on trouve le camp de Ravensbrück qui est le plus grand d’Allemagne et le deuxième d’Europe, pensé pour enfermer et exploiter des prisonnières.
D’un côté, les centres de mise à mort aussi appelés camps « d’extermination » sont construits sur le territoire polonais: Auschwitz-Birkenau en 1940 par exemple. Ces camps, après la conférence de Wannsee en 1942 qui institue la “Solution Finale”, deviennent de véritables usines de mort. Ils sont situés près d’une voie de chemin de fer, pour s’approcher des convois apportant les déportés. Pour certains camps, comme Sobibor, une gare est construite spécialement pour le camp; pour d’autres la gare locale est utilisée. Il n’y a qu’à Auschwitz II Birkenau, et uniquement à partir de 1944, que le train entre directement dans le camp. Il existe une “sélection” à l’arrivée des trains, les prisonniers en état de travailler vivent, les autres meurent. On estime, en moyenne, que 80% des personnes d’un convoi sont exécutées dans les 24 heures suivant leur arrivée.
Ces centres sont pensés pour des massacres rapides de grande ampleur. Les prisonniers survivants servent en majorité à alimenter le système de mort, ils sont contraints d’aider aux massacres. Comme la mort est industrialisée, les nazis créent un véritable business , tout objet, partie du corps ou biens des victimes sera pillé et réutilisé. Les cheveux des victimes sont employés pour fabriquer des tissus, les dents en or fondues, les lunettes ou prothèses sont volées, rien n’échappe aux nazis. Ces tâches sont assignées aux prisonniers, séparés en différents « Kommandos ». Le “SonderKommando”, par exemple , est le groupe de prisonniers, sélectionné pour leur force physique, qui retire les cadavres des chambres à gaz et les brûle dans les fours crématoires. Leurs cendres sont dispersées par les cheminées, utilisées parfois comme engrais, ou enterrées autour du camp pour dissimuler les preuves. Les membres des “SonderKommandos”, témoins oculaires des massacres, sont tous exécutés régulièrement par les SS pour qu’ils ne parlent jamais. De plus, ils sont séparés du reste du camp pour empêcher qu’ils communiquent avec les autres. De ces “SonderKommandos”, il n’y a aucun survivant. Mais d’autres groupes existent aussi, le « Kommando Kanada » par exemple chargé du tri des vêtements des victimes. Toutefois, il n’y a que très peu de travail “productif” dans ces camps, même si des exemples existent comme des travaux forcés dans des champs ou dans des usines. On peut donc affirmer que ces camps de mort ont pour objectif le meurtre massif des déportés et pas le travail forcé. A l’exception de Majdanek que l’on peut considérer comme un “camp mixte”, à la fois centre de mort mais aussi lieu de travaux forcés en grand nombre. Il faut aussi nuancer le cas d’Auschwitz-Birkenau qui est en fait un complexe composé de 3 camps; 1 de la mort: Auschwitz II Birkenau, et 2 de « concentration »: Auschwitz I et Auschwitz III Monowitz (camp où toute la main d’oeuvre esclave est au service de l’industrie nazie).
Ces camps de mort assassinent en grande majorité des Juifs (Polonais et Hongrois notamment), mais aussi des gens du voyage, des résistants, des homosexuels, des personnes en situation de handicap… en somme tout individu considéré “Untermensch” (“sous homme” donc ne méritant que la mort), par le système nazi.
Par ailleurs, les personnes massacrées directement sont en majorité des individus n’ayant pas la force de travailler (personnes âgées, enfants, malades…). Les plus forts peuvent espérer survivre quelque temps, mais le manque de nourriture, la dureté du travail, les maladies et les tortures déciment une grande partie des prisonniers.
De l’autre côté, il existe des camps dits “de concentration”, comme Sachsenhausen. On y enferme en priorité des opposants politiques (Ils sont majoritaires mais toutes les personnes persécutées par les nazis citées plus haut sont également déportées. Il s’agit d’une liste non exhaustive car la recherche sur les victimes se poursuit encore aujourd’hui.) en état de travailler. Il n’y a dans ces camps pas de “sélection” à l’arrivée contrairement aux camps de la mort. L’objectif de ces camps est l’exploitation et l’esclavagisme économique des prisonniers. Les détenus sont forcés de travailler dans de multiples lieux. Ils produisent ce dont le régime a besoin: munitions, textile par exemple. Cependant, ces camps ont la même logique de mise à mort et de violence systématique, et certains historiens parlent de camp de mise à mort lente. En effet, les prisonniers sont exploités. et travaillent jusqu’à l’épuisement moral et physique ce, jusqu’à la mort.
Enfin, Sachsenhausen, bien que camp de “concentration” comporte à partir de 1941 une chambre à gaz (Cette chambre à gaz est en fait expérimentale, un laboratoire pour les futures. Les nazis cherchent le gaz le plus rentable, la majorité des victimes à Sachsenhausen ne meurent pas gazées). À l’hiver 1941, 10.000 prisonniers de guerre soviétiques sont amenés à Sachsenhausen pour y être exécutés, sans aucun travail forcé préalable. Ainsi, la différence fondamentale se trouve dans l’immédiateté de la mort mais pas dans la logique inhérente.
Sachsenhausen: un camp modèle et moderne
La construction du camp au printemps 1936 par des prisonniers politiques marque le commencement d’une nouvelle phase dans le développement du système de camps. En effet, construit à une trentaine de kilomètres au nord-est de Berlin, capitale du Reich nazi, il doit être un modèle de modernité pour les futus camps. C’est ainsi un endroit d’expérimentation et de perfectionnement de l’internement et de l’exploitation des prisonniers, jusque dans sa forme. Le triangle est choisi par les architectes nazis pour modeler le camp principal. Il permet aux gardes postés sur les 9 tours d’enceinte de voir à toute heure du jour et de la nuit les prisonniers. C’est une surveillance constante et une véritable torture psychologique pour les internés.
Ce camp est aussi utilisé comme place de formation des gardes SS, non seulement à l’intérieur des murs, mais aussi à proximité avec des centres de formation (Une école SS est créée en 1936, aujourd’hui les baraquements sont utilisés par la police locale… ). Un camp de « concentration » est donc bien plus qu’un endroit fermé par des murs, c’est un véritable complexe tentaculaire de plusieurs centaines d’hectares. Par exemple, dans le cas de Sachsenhausen, on compte une centaine de camps satellites situés parfois jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres du camp principal (Un Kommando est envoyé en Alsace pour la construction du camp de Natzweiler-Struthof), et il en va de même pour tous les camps construits avant ou après ( On estime une centaine de camps principaux construits en Europe et près de 10.000 camps satellites). C’est aussi le lieu d’expérimentation de techniques de mise à mort comme le camion à gaz perfectionné à Sachsenhausen avant d’être massivement utilisé à l’Est.
Les victimes
En 9 ans, les Nazis déportent, à Sachsenhausen, plus de 200.000 prisonniers, en majorité allemands jusqu’au début de la guerre. Ce sont en particulier des opposants politiques, mais aussi des individus persécutés pour des raisons racistes ou “sociales”. Puis, au cours de la guerre , on compte jusqu’à 38 nationalités différentes dans le camp. C’est donc un lieu polyglotte, même si les gardes SS ne parlent qu’en allemand aux déportés. Les prisonniers sont séparés par nationalité ou groupes de travail, ils dorment dans des baraques en bois. Les juifs et les homosexuels sont isolés.
Une estimation basse indique entre 30.000 et 50.000 morts. Les SS sont méticuleux, ils tiennent des registres consignant le nombre de morts et leur identité. Certains déportés cependant sont assassinés dans le secret. Il faut distinguer deux types de victimes, celles qui meurent d’épuisement, de maladies ou de coups des gardes, et les victimes exécutées, soit par balles soit par gaz. Des pendaisons sont parfois pratiquées par les SS, elles se font en présence de l’entièreté des déportés, elles servent d’avertissement pour les autres. Pour le premier type de victimes, les SS font dresser des certificats de décès mensongers. Ces faux formulaires remplis par des prisonniers, ne contiennent que des causes “morales” de mort: maladie, arrêt cardiaque ou vieillesse par exemple. Ces certificats servent à justifier la mortalité du camp, dans certains cas, ils sont même envoyés aux proches. Bien évidemment l’option “mort de coups, blessures et torture” n’y figure pas.
Pour les victimes exécutées, les traces écrites ne sont pas systématiques, et donc très difficiles à trouver aujourd’hui. Il existe parfois des cas où un groupe entier de prisonniers décédés le même jour, sont tous déclarés morts de la même maladie. Évidemment c’est un mensonge , cela aide les historiens à retrouver les victimes exécutées. Cependant il est difficile de prouver qu’un certificat est faux, les causes indiquées de décès étant plausibles. Il faudrait prouver au cas par cas que la cause inscrite est mensongère, une tâche titanesque…
De ce fait, il est difficile d’avoir une estimation fiable du nombre de victimes. On estime que près d’un tiers des victimes décèdent dans les six derniers mois de la guerre. l’évacuation des camps de l’est créent une surpopulation intenable: près de 60.000 prisonniers se trouvent à Sachsenhausen au début 1945, (c’est plus que la population actuelle de la ville voisine d’Oranienburg). La peur de la défaite rend les gardes d’autant plus meurtriers. Durant ces derniers mois, les registres ne sont plus tenus et les SS en détruisent une partie en 1945, devant l’avancée de l’armée Soviétique. le système entier s’écroule.
Le camp est libéré à la fin avril 1945 par l’armée Soviétique. Quelques centaines de prisonniers trop faibles pour marcher s’y trouvent(ils sont laissés pour morts dans l’infirmerie du camp). Les autres, une trentaine de milliers, sont transférés dans des conditions extrêmes: les marches de la mort. Ceux qui survivent sont libérés quelques jours plus tard.
Le camp après la Guerre
À partir de septembre 1945, le lieu est réutilisé par les autorités allemandes de l’Est (féodées à l’URSS) pour y interner des prisonniers suspectés d’avoir été collaborateurs des nazis. Les installations de mort, comme la chambre à gaz, ne sont pas utilisées. Le camp soviétique ferme en 1950. Jusqu’en 1961, le lieu est laissé à l’abandon. Il est largement pillé par la population locale et abîmé par les intempéries. Ce n’est qu’en 1961 que le premier Musée et mémorial est érigé sur les lieux du camp, mémorial qui existe encore aujourd’hui.
Par ailleurs, le comité international de Sachsenhausen en l’honneur de la mémoire des victimes est créé en 1945. Une amicale française des déportés du camp de Sachsenhausen, très active, est créée en parallèle. Ces organismes, à l’origine à l’initiative de survivants, se battent encore aujourd’hui, à travers leurs descendants, et luttent pour perpétuer la mémoire des victimes. Il n’y a plus d’anciens français déportés à Sachsenhausen encore vivants, et très peu d’autres nationalités. Les survivants, pour leurs amis tombés, nous ont appris qu’il faut continuer à transmettre la mémoire de celles et ceux qui n’auront jamais pu parler. Face au révisionnisme et au négationnisme il faut continuer à lutter, pour ne jamais oublier.
Crédit image : “Les prisonniers se rassemblent pour l’appel” (Légende originale de la photo écrite par un SS lui-même ), Photo SS, 1937 (Archives du FSB à Moscou). traduction de l’allemand par Antoine VILLARD.
Pour aller plus loin :
KAIENBURG Hermann, Das Konzentrasionslager Sachsenhausen 1936-1945: Zentralllager des KZ-Systems, Berlin, Metropol, 2021, 734p.
Collectif d’auteurs, Sachso: au coeur du système concentrationnaire nazi, Paris, Editions de Minuit, 1981, 623p.
MALAK Henryk , Dans les camps de la mort. Souvenirs d’un ex-prisonnier de Stutthof., Sachsenhausen, Dachau,Gmund,Schwäbisch, 1948, 419p.
Sur les violences sexuelles infligées aux femmes:
MOON, Samantha: Puffkommandos: The Instrumentalization of Gender in Concentration Camp Brothels, Princeton, Princeton Historical review winter 2025 volume 10 chapitre 1, 2025.

