Le 30 juin 1559, le roi de France Henri II organise des joutes à Paris et y décède. On pourrait croire que sa mort a été fatale pour cette discipline. Cet événement a marqué l’histoire de cette discipline. Cependant, la mort est-elle un simple accident, une exception, ou est-elle systématique lors des joutes ? Quels sont réellement les risques encourus par les jouteurs ?
Les joutes sont des duels de chevaliers, armés de lances, qui montent leurs fidèles destriers. Ils s’élancent de part et d’autre de la lice (terrain généralement délimité par une corde) et se croisent à vive allure avec des chevaux atteignant parfois les 25km/h. Vous avez sans doute déjà vu ou aperçu des reconstitutions de joutes médiévales, qu’il s’agisse de productions visuelles ou de fêtes médiévales, puisque cet imaginaire est ancré dans notre société. Un spectacle attractif pour le public familial qui rassemble des foules dans nos village, tout comme autrefois.
L’évolution de la joute
Dès le premier quart du XIIe siècle, la lance se généralise comme une arme à choc. Elle se compose d’une pointe de fer et d’une hampe de bois, considérée comme la partie la plus fragile de la lance. Les tournoyeurs (jouteurs) choisissent la plus épaisse possible mais doivent alors supporter le poids de cette lance qui la rend moins manœuvrable. Elle doit donc être courte et grosse pour faciliter sa prise en main. Le combat à la lance est violent mais bref : généralement, la hampe se brise mais le fer peut aussi se tordre. Le moyen de défense principal, l’écu, protège le tronc du combattant et fait office de cible pour l’adversaire. Ce choix s’explique par la taille de l’écu et par sa visibilité grâce aux couleurs de l’armoirie du chevalier.
Il faut distinguer deux types de joutes. Au milieu du XIIIe siècle l’utilisation de lances courtoises se démocratise. Elles sont dites « à plaisance », terminées par un « rochet » : une pièce de fer courte et massive équipée de trois pointes émoussées limitant les risques. Dans ce cas, les lances sont faites de sapin et leur hampe est la plus effilée possible afin de se rompre plus facilement et, de fait, limiter les dégâts de cette dernière. Les joutes peuvent aussi se faire à « outrance » où les lances ne sont pas effilées. Elles se rompent moins facilement, augmentant ainsi le risque de tomber de son cheval. Dans les deux cas, les lances peuvent mesurer jusqu’à cinq mètres de long.
Dans leur globalité, aucune protection n’a été pleinement efficace. Le jouteur médiéval reçoit de nombreuses atteintes et blessures. Ces dernières changent avec les techniques de combat qui se perfectionnent. Les blessures reçues par le combattant à cheval sont ainsi étroitement liées à l’évolution de l’armement et à la pratique de la joute. Précisons qu’il n’y a ici peu de différences entre le tournoi et la guerre. À l’origine, les tournois sont des simulacres de guerres, les chevaliers s’entraînent au combat. Entraînements et guerres se ressemblent. C’est à partir du XIIIe siècle que les joutes en duel se généralisent, en lien avec une société aristocratique qui tend à s’individualiser de plus en plus. Les chevaliers cherchent ainsi à se distinguer et à se faire remarquer au sein de la noblesse. Dans les romans, les chevaliers se battent alors de la même façon dans des affrontements militaires en situation de guerre que dans des tournois pour s’entraîner et faire le spectacle.
Les blessures encourues par les jouteurs
Les jouteurs visent principalement le torse de leur adversaire. Le combat admet diverses issues. La plus fréquente, dans les romans (262 récits sur 372 soit 70%), comme dans les récits historiques (25 sur 34, soit 73%), est la chute d’un des cavaliers causée par son adversaire qui, lui, reste en selle. Une deuxième issue plus rare existe : celle où les deux cavaliers tombent à terre. Elle ne représente que 17% des cas dans les romans et n’est mentionnée qu’une fois dans les récits historiques. Enfin, même si aucun récit historique ne le mentionne, 13% des romans énoncent que les deux cavaliers restent en selle après avoir brisé leur lance. De fait, dans plus de trois cas sur quatre, le combat à la lance aboutit à la chute de l’un ou des deux cavaliers.
Qu’importe l’issue du combat, les participants s’exposent à des blessures de natures différentes et l’on peut étudier celles-ci à travers 328 chutes décrites dans les romans. Dans plus de la moitié des cas, le combattant se remet debout indemne après avoir chuté. Dans 142 cas, il se relève et continue le combat directement. Dans 32 autres cas, il reste un moment étourdi mais se redresse ensuite pour combattre. Il réside tout de même 119 cas où les coups blessent le combattant. Le torse est une cible de choix : il est touché dans 56 cas. De plus, seuls trois coups portés à la tête sont recensés.
La mort d’Henri II n’est qu’un tragique accident
Le roi de France Henri II meurt d’un coup de lance porté à l’œil par Gabriel de Montgomery. Il s’agit d’un accident, tragique, mais qui n’est pas le reflet des blessures communes dans cette discipline. Cette blessure est accidentelle et reste exceptionnelle dans le cadre des joutes. Énoncer que seule cette mort serait la cause du déclin de la joute équestre viendrait à occulter les autres facteurs qui y contribuent.
Rappelons que la société médiévale est profondément chrétienne où l’Église encadre la vie du peuple. Elle lutte contre les joutes qu’elle juge déviante et insiste sur la “male mort” : le fait de mourir sans s’être préparé et n’avoir pu se confesser une ultime fois. L’Église développe un discours contre les joutes depuis notamment le XIe et XIIe siècle dans un contexte d’effervescence de croisades. Elle préfère ainsi que les chevaliers se battent pour la cause chrétienne et non pas entre eux, au risque de mourir lors d’entraînements.
Enfin, des progrès militaires et technologiques émergent en particulier au XVIe siècle. Les techniques de combat évoluent avec une profusion d’armes à feu rendant les lances caduques et inoffensives. Cela explique ainsi l’évolution de la discipline vers d’autres manières de combattre à cheval avec des armes à feu, d’autant plus meurtrières…
Crédit image : Gravure de Jean Perrissin (1546-1617) et Jacques Tortel (1568-1592) s’intitulant La joute fatale d’Henri II, 1569-1570. Conservée au Musée International de la Réforme (MIR), Don Barbier-Mueller, Genève. https://www.musee-reforme.ch/joute-fatale-henri-ii/
Pour aller plus loin :
Bernard Merdrignac, Le sport au Moyen Âge, Rennes, 2002, p. 155-189.
Sébastien Nadot, Rompez les lances ! : Chevaliers et tournois au Moyen Âge, Paris, 2010, p. 187-195.
Pierre-André Sigal, « Les coups et blessures reçus par le combattant à cheval en occident au XIIe et XIIIe siècles », dans Le combattant au Moyen Âge, Paris, 1991, p. 173-183.
Les Médiévales de Provins (77160) les 13 & 14 juin 2026 en Seine-et-Marne.
Simon Puech, “Les 12 derniers Vrais Chevaliers encore en vie”, YouTube, 01/07/2025, URL : https://www.youtube.com/watch?v=h6vKCIi4Uso.

