Godzilla, le roi des monstres, est une icône de la pop culture japonaise et de son bestiaire de Kaijū, des monstres géants incarnant des forces de la nature des films japonais. Mais Godzilla est plus qu’une bête de film, il est le symbole des traumatismes japonais d’Hiroshima et Nagasaki, et la mémoire de ces événements.
1945, Hiroshima et Nagasaki, l’entrée du Japon dans l’ère nucléaire
Suite à la reddition de l’Allemagne nazie le 8 mai 1945, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine adressent un ultimatum au Japon, exigeant une capitulation sans conditions. L’empereur japonais Hirohito choisit d’ignorer cet avertissement, refusant catégoriquement d’abandonner. Face à celà, le président américain Harry S. Truman donne l’ordre de larguer un bombe à l’uranium sur la ville d’Hiroshima. Le 6 août 1945, la bombe, Little Boy, frappe la ville. L’explosion tue instantanément des dizaines de milliers de personnes et anéantit Hiroshima dans un rayon de 12 km.
Hirohito et le gouvernement japonais ne cèdent toujours pas. Trois jours plus tard, le 9 août, Nagasaki est frappée à son tour par une bombe atomique au plutonium. L’estimation du nombre de morts et de blessés dans les deux villes reste complexe : on évalue à environ 140 000 le nombre de victimes à Hiroshima et à 80 000 à Nagasaki. Au-delà de la déflagration initiale, les bombes provoquent des blessures terribles : brûlures causées par les rayonnements thermiques, asphyxie à cause du monoxyde de carbone, lésions internes et externes dues à l’onde de choc, sans oublier l’irradiation, responsable de cancers, de leucémies et d’un affaiblissement durable des organismes. Les paysages sont ravagés, réduits à un désert de ruines et de victimes. Le Japon tout entier est sous le choc, saisi par une psychose du nucléaire.
1954, Godzilla, le monstre du traumatisme atomique
Neuf ans plus tard, le producteur Tomoyuki Tanaka décide de réaliser un film et s’inspire du Monstre des temps perdus, sorti un an plus tôt aux États-Unis, qui met en scène une créature réveillée par un essai nucléaire. Cependant, Tanaka souhaite aller plus loin et faire de son film une allégorie de la période difficile que traverse le Japon, encore profondément marqué par la guerre. Cette idée fait écho aux bombes atomiques de 1945, mais également à un incident qui ravive la peur du nucléaire dans l’opinion japonaise. En 1954, l’armée américaine procède à des essais de la bombe H, bien plus puissante, sur l’atoll de Bikini. Le champ de radiation se révèle plus étendu que prévu et touche un bateau de pêche japonais, faisant naître la crainte d’une contamination des poissons.
Tanaka se tourne alors vers Ishiro Honda pour réaliser le film. Lui-même ancien soldat, prisonnier en Chine durant la guerre, Honda est profondément marqué par les paysages désolés et métamorphosés par les bombes. Il décide de s’inspirer de ces images, encore très présentes dans les mémoires pour concevoir son film.
Le nom du monstre, Gojira en japonais, est la combinaison de deux mots : Gorira (Gorille), en référence au géant King Kong, et Kujira (Baleine). Ce second terme éclaire la manière dont le réalisateur perçoit sa créature. Les créatures marines sont souvent associées à la nature, à son aspect nourricier avec la pêche, mais aussi à ses dangers, comme les tsunamis. Godzilla personnifie ainsi une force de la nature, capable d’être à la fois protectrice et destructrice. Il apparaît comme une menace incontrôlable, incarnant la peur du nucléaire et la peur de l’invasion extérieure.
Dans le film de 1954, Godzilla incarne avant tout le cauchemar de la bombe. Pour le producteur « l’humanité a créé la bombe, et désormais la nature va prendre revanche sur l’humanité ». Toutefois, la réception du monstre diffère chez les spectateurs, qui voient Godzilla comme une victime, réveillée par les bombes américaines, et une métaphore des victimes de la Seconde Guerre mondiale.
Godzilla, entre mémoire de guerre et rivalités internationales
Depuis sa première apparition au cinéma, Godzilla est apparu dans plus de quarante films et séries. Au fil du temps, le monstre évolue, d’antagoniste destructeur, il devient progressivement le protecteur de la péninsule japonaise. Dans les années 1960, le Japon développe rapidement un secteur nucléaire, notamment avec la construction de centrales, souvent avec l’aide des États-Unis. Godzilla ne représente plus uniquement le péril du nucléaire, mais aussi ses bénéfices, dans un pays qui mise sur la science nucléaire comme outil de reconstruction. Cette transformation du monstre répond également à des impératifs économiques, son héroïsation permet de toucher un public plus jeune et d’élargir l’audience.
Côté américain, la symbolique évolue aussi. En 1991, dans le film japonais Godzilla vs King Ghidorah, Godzilla apparaît non irradié, rompant avec son origine nucléaire de 1954. Cette fois-ci l’action se situe en 1944 et Godzilla attaque des troupes américaines débarquées sur une île japonaise. Cette scène, perçue comme une référence à Pearl Harbor, suscite une forte indignation américaine. Le contexte politique explique en partie cette réaction. À cette époque, les États-Unis accusent le Japon de pratiques commerciales déloyales. En effet, depuis les années 50 et 60, poussée par les Etats-Unis, le Japon se reconstruit. Ainsi, au début des années 90, l’île est devenue une puissance économique majeure à l’échelle mondiale, capable de concurrencer l’hégémonie américaine.
Godzilla n’est donc pas seulement un monstre sans âme, créé pour attirer un jeune public dans les salles de cinéma, mais bien une figure profondément politique, reflétant les idéologies, les peurs et les évolutions de la société japonaise à travers les décennies.
Crédit image : Affiche japonaise originale du film de 1954. Toho Company Ltd. (東宝株式会社, Tōhō Kabushiki-kaisha) © 1954.
Pour aller plus loin :
Alain Vézina. Godzilla et l’Amérique: Le Choc Des Titans. Presses de l’Université de Montréal, 2022. JSTOR, https://doi.org/10.2307/jj.30297051. Accessed 20 Jan. 2026.
Nicolas Deneschau. L’Apocalypse selon Godzilla. Le Japon et ses monstres. Third Editions, 2020.
Lucile Loze. Godzilla dans le cinéma blockbuster américain : une appropriation culturelle du kaiju ?. Sciences de l’Homme et Société. 2023.

