« Décennie noire » ou l’impossibilité de nommer la guerre civile en Algérie 

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        En 1997, l’historienne Catherine Marand-Fouquet publie dans la revue CLIO. Femmes, Genre, Histoire un article intitulé « Des guerres innommables ». Elle y analyse l’incapacité à laquelle font face les historien.ne.s à concrètement nommer la “guerre civile”. Cette incapacité se manifeste d’autant plus dans un contexte où ce type de conflit connaît une recrudescence en Europe et en Afrique. C’est notamment le cas en Algérie où l’incompréhension de la situation empêche toute lecture rationnelle du conflit.

En Algérie, l’année 1988 est marquée par une révolte populaire qui fait plier le Front de Libération National (FLN), parti unique au pouvoir depuis l’indépendance en 1962. Ce dernier, bien qu’ayant violemment réprimé les manifestations, finit par céder et ouvre le pays au multipartisme. En 1991, au moment des premières élections législatives organisées dans le pays, c’est le Front Islamique du Salut (FIS), parti conservateur, anti républicain et anti démocratique qui obtient la presque majorité des sièges de l’assemblée dès le premier tour. Face à  la gravité de la situation, le FLN aidé par l’armée, interrompt le processus électoral. Cela provoque une insurrection armée des militants et partisans du FIS qui plonge l’Algérie dans une guerre civile qui ne prend fin qu’en 2005.

Deux noms, deux récits

Là où le récit officiel évoque la « tragédie nationale » un récit parallèle et populaire dit et  s’impose « Décennie noire ». Cette appellation populaire semble prévaloir sur l’appellation officielle, à l’image du titre de l’article en français de Wikipédia relatif à cette guerre civile qui s’intitule simplement « Décennie noire ». C’est un titre que reprend l’article Wikipédia en arabe symbolisant une adoption de la nomination par la sphère arabophone non seulement algérienne mais aussi internationale. Cependant, l’appellation « décennie noire » tout comme « tragédie nationale » occultent toute clarté sur la nature de ce conflit. En d’autres termes, ces expressions ne désignent rien de concret. A priori, aucune analyse ne permet de décerner une rationalité dans une telle appellation. Si le qualificatif « noire » renvoie évidemment à quelque chose de sombre donc à un souvenir regrettable voire macabre, « décennie » peut renvoyer à n’importe quelle période de dix années. À cet effet, « décennie noire » désigne en Algérie jusqu’aux dernières années des années 1990, la décennie allant de 1980 à 1990 soit les années de la présidence de Chadli Bendjedid.

Une expression incohérente

Dans un article d’ El Watan, quotidien privé et francophone, intitulé « Dix ans d’instabilité politique », il est écrit : “Si les années Chadli ont été qualifiées de « décennie noire », celles qui leur ont succédé auront été marquées par le sceau de l’instabilité politique. De 1988 à 1998, l’Algérie a en effet connu quatre présidents et pas moins de sept chefs de gouvernement.” (El Watan, jeudi 08 octobre 1998).

Les recherches en archives démontrent que cet article est l’unique source prouvant que l’appellation fait référence à la décennie antérieure à celle dont l’expression est désormais attribuée. Symbole d’un travail de mémoire confisquée, cet intervertissement d’appellation d’une époque vers une autre révèle l’incapacité d’une proposition d’expression cohérente, préférant se cantonner à un nom déjà existant. Cette incapacité est ainsi dûe à une coercition qu’exerce l’État sur tout travail mémoriel indépendant, mais elle est aussi révélatrice de ces « guerres innommables ». « Décennie noire » faisant aujourd’hui indéniablement référence à la guerre civile en Algérie, n’est en réalité qu’une manière de dire que la « noirceur » de la décennie 1990-2000, supplante la « noirceur » de la décennie 1980-1990. « Noire » ne révélant jamais à quoi peut-il faire référence, parvient à rendre équivalent, ou du moins comparable, une décennie marquée par une crise économique et une autre marquée par plus de 200 000 morts.

 

Crédit image : Photographie de Louiza Ammi. Cimetière de Sidi Rezine suite au massacre de Bentalha, septembre 1997.

Pour aller plus loin :

Catherine Marand-Fouquet, « Des guerres innommables », Clio. Histoire, femmes et sociétés,  vol. 5, no 1, 1997.

Karima Direche-Slimani, Nessim Znaien et Aurélia Dusserre, « Chapitre 12. La décennie noire algérienne », Mnémosya, 15 décembre 2023.

Benjamin Stora, La guerre invisible Algérie, années 90. Paris, Presses de Sciences Po. 1999.

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