Niki Lauda, carrière d’un miraculé

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         Le pilote autrichien de Formule 1 Niki Lauda, champion du monde en titre, réalise une entame de championnat parfaite. En quête d’une deuxième couronne mondiale, il aborde la dixième course de la saison, disputée en Allemagne.

L’Enfer vert, dernier vestige d’une Formule 1 romantique

1er août 1976, la Formule 1 se rend sur la Nordschleife, construit en 1925, et présent au calendrier dès 1950. Long de 22,8 kilomètres, ce tracé mythique incarne à la fois l’essence et la brutalité de la discipline. Surnommé « l’Enfer vert », il est déjà considéré comme obsolète au milieu des années 1970. Sa longueur exceptionnelle rend toute intervention des secours lente et incertaine, et sa dangerosité est telle qu’il est décidé dès 1975 de ne pas renouveler son contrat avec la Formule 1, au profit du plus moderne Hockenheimring. L’édition 1976 elle-même est menacée. Niki Lauda, conscient des risques, appelle ouvertement au boycott de la course, et estime que les conditions de sécurité sont inacceptables. Cette prise de position lui vaut des accusations de lâcheté émanant d’une partie du paddock et de la presse sportive. Il est pourtant soutenu par des pilotes expérimentés, notamment Sir Jackie Stewart (champion du monde en 1969, 1971 et 1973), qui déclare quelques années après la fin de sa carrière :

« J’avais toujours très peur. Quand je quittais ma maison pour le Grand Prix d’Allemagne, j’avais toujours pour habitude de faire une pause au bout de mon allée et de regarder en arrière. Je n’étais jamais sûr de revenir chez moi. »

La Formule 1 quand survivre était déjà une victoire

Dans les années 1960 et 1970, la discipline paie le prix fort de la dangerosité de ses circuits. Jim Clark, double champion du monde, perd la vie en 1968. Jochen Rindt meurt en 1970 et devient champion à titre posthume.

Sur la seule décennie 1970, dix pilotes trouvent la mort sur la Nordschleife. En 1976, trois autres pilotes, hors championnat du monde, y décèdent également.

Face à cette hécatombe, de nombreux acteurs de la discipline militent pour une transformation profonde de la Formule 1, afin que la performance ne soit plus indissociable du risque de mort.

1er août 1976, jour du drame

Une pluie battante touche le circuit, rendant la piste extrêmement glissante et la visibilité nulle. Chaque tour est un supplice. Au deuxième tour de course, Niki Lauda perd le contrôle de sa Ferrari. Sa voiture percute violemment le talus sur le bord de la piste, rebondit sur les glissières de sécurité puis revient en plein milieu de la trajectoire. Elle est alors percutée à pleine vitesse par les monoplaces de Brett Lunger et Guy Edwards. Dès le choc initial, le casque de Lauda est arraché. Le réservoir se perce et sa voiture s’embrase immédiatement. À moitié inconscient, prisonnier des flammes pendant plus d’une minute, il est exposé à une chaleur extrême et à des fumées hautement toxiques. Le pilote Arturo Merzario s’arrête, se jette dans l’incendie et plonge ses bras dans le brasier pour arracher le harnais récalcitrant. Il parvient à extraire Lauda de sa voiture, aidé par Harald Ertl, Brett Lunger et Guy Edwards.

Transporté conscient à l’hôpital d’Adenau, Lauda présente de graves brûlures au visage et au cuir chevelu. Mais l’inquiétude principale des médecins concerne ses poumons. Il a inhalé des vapeurs d’essence ainsi que les fumées des extincteurs, provoquant de sévères difficultés respiratoires. Son état est jugé critique à un point tel qu’un prêtre est appelé à son chevet pour lui administrer les derniers sacrements.

La Ferrari 312T2 de Niki Lauda prenant feu le 1er août 1976.

Une leçon à tous les niveaux

Contre toute attente, Niki Lauda survit. Animé par une volonté farouche de revenir en piste, il quitte rapidement l’hôpital d’Adenau pour être transféré à Ludwigshafen, où il subit plusieurs greffes de peau prélevée sur sa cuisse et appliquée sur les zones brûlées de son visage et de son crâne. Environ deux semaines après l’accident, il rentre chez lui à Hof bei Salzburg afin de poursuivre sa convalescence.

Trente-sept jours seulement après avoir frôlé la mort, il stupéfie le paddock en prenant le départ du Grand Prix d’Italie, encore marqué physiquement mais déterminé à poursuivre sa lutte pour le titre.

Perdre un titre pour gagner l’éternité

La saison 76 se joue jusqu’à la dernière course. Lauda finit par céder son titre à James Hunt lors du Grand Prix du Japon, disputé à Fuji dans des conditions météorologiques chaotiques, rappelant une nouvelle fois la fragilité de la vie en Formule 1.

Chez Ferrari, Il Commandatore Enzo Ferrari doute de son pilote, pensant son retour au haut niveau impossible. Il engage alors Carlos Reutemann pour en faire sa nouvelle figure de proue. Malgré une saison 1977 marquée par des relations tendues et des conditions de travail difficiles, Lauda répond sur la piste et remporte un nouveau titre mondial. Une revanche éclatante, et surtout une victoire symbolique sur la mort elle-même.

La suite de la carrière de Niki Lauda confirme définitivement sa stature hors norme. Après un premier retrait en 1979, il revient en Formule 1 en 1982 avec l’équipe McLaren, animé par le même sang-froid et la passion pour la course.

En 1984, à 35 ans, il décroche un troisième titre mondial au terme d’un duel aussi intense que respectueux avec son coéquipier et ami Alain Prost, champion d’une rapidité exceptionnelle. Niki Lauda s’impose pour la plus petite marge de l’histoire de la Formule 1 : un demi-point.

25e et dernière victoire de Niki Lauda au Grand Prix des Pays-Bas de 1985, Alain Prost et le prometteur Ayrton Senna complètent le podium.

 

Crédit image : Niki Lauda casqué avant le Grand Prix de France 1977.

Pour aller plus loin :

Allemagne 1976, STATSF1 : https://www.statsf1.com/fr/1976/allemagne.aspx

Niki Lauda : ces événements qui ont fait la légende, Motorsport : https://fr.motorsport.com/f1/news/niki-lauda-legende-carriere-retro/4392781/

14 octobre 1973 : Jackie Stewart annonce la fin de sa carrière en F1 : https://www.lerefletdulac.com/automobile/14-octobre-1973-jackie-stewart-annonce-la-fin-de-sa-carriere-en-f1/

Casaert, Benoit, Niki Lauda, Naissance d’une légende, L’Harmattan, 2020.

Domecq, Jean-Philippe. « La corrida mécanique ». Ce que nous dit la vitesse, Pocket, 2013. p.51-71.CAIRN.INFO, shs.cairn.info/ce-que-nous-dit-la-vitesse–9782266235754-page-51?lang=fr.

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