Célèbre chroniqueuse de la série Les Chroniques de Bridgerton, Lady Whistledown ne serait elle pas qu’une invention de l’autrice Julia Quinn. Malgré les nombreuses libertés historiques prises par la série, cette dernière s’inspire également d’un phénomène populaire dans l’Angleterre du XVIIIe siècle : les ephemera. Parmi ces nouveaux périodiques, on retrouve The Female Tatler, écrit par Mrs. Crackenthorpe, « the lady who knows everything » (la femme qui sait tout).
Attention cet article peut contenir des spoilers des 3 premières saisons…
Le vendredi 8 juillet 1709 paraît le premier numéro de The Female Tatler. Un peu plus tôt la même année apparaît le Tatler de Richard Steele, un périodique tri-hebdomadaire d’une seule feuille. Ce nouveau style de périodique discute ouvertement de comportements privés, ce qui constitue une révolution. Le système crée une relation plus intime entre le lecteur et le rédacteur grâce à une persona éditoriale, un personnage représentatif de la société, dont l’expérience inspire les sujets traités. Le Female Tatler s’inscrit comme un concurrent direct de ce périodique en dévoilant également des affaires d’ordre privé mais cette fois, à travers des rédactrices exclusivement féminines. Il se décompose en deux séries : dans la première partie, composée de 51 numéros, Mrs. Crackenthorpe est l’unique rédactrice; dans la deuxième, ce sont six jeunes dames qui se partagent le rôle principal.
Comme Lady Whistledown, Mrs. Crackenthorpe offre à la chronique un statut différent en dévoilant des ragots sur la noblesse britannique. Elle dit dédaigner « les amours idiots, les réflexions mesquines, les histoires frivoles et les insultes scandaleuses« . Si le périodique ne révèle pas les noms de façon aussi évidente que Whistledown le fait, il relate tout de même les conversations des dames de qualités et ridiculise par des anecdotes des femmes de l’aristocratie tout en anonymisant les noms.
Une manifestation féministe
Le premier tiers XVIIIe siècle marque l’arrivée des premières publications périodiques rédigées par des femmes et se disant à destination des femmes. The Female Tatler est présentée comme une œuvre entièrement féminine. Elle veut favoriser l’accès à ces dernières au monde de la presse. Dans un numéro de la deuxième série, les jeunes dames écrivent : « pourquoi les femmes ne pourraient pas écrire de « tatler » comme les hommes (…) ? » (17-20 février 1710). Le périodique offre une tribune pour les femmes en abordant des sujets variés comme le silence des historiens sur les actions féminines célèbres, le courage, la chasteté, la socialisation féminine en Angleterre… L’alphabétisation croissante des femmes dans les classes moyennes encourage ce type d’initiative qui permettent alors d’ouvrir un champ jusque-là réservé aux hommes.
Lady Whistledown s’inspire de cette tendance. Sans dire explicitement qu’elle s’adresse aux femmes, la série effectue un focus particulier sur les jeunes dames, les débutantes et les « mamas« . Bien qu’accompagnée de nombreux stéréotypes genrés, la série met en avant l’émergence du discours féministe avec notamment le personnage d’Éloise. Quant à Lady Whistledown elle-même, l’alter-ego de Pénélope Featherington, l’accent est mis dans la troisième saison sur son désir d’indépendance et notamment sur l’aisance financière qu’elle a acquis. Dans la série, Pénélope est décrite comme très indépendante, qui bien qu’en quête du grand amour, n’en reste pas moins une figure féministe. Elle explique d’ailleurs à son amie Éloise que les publications de Lady Whistledown lui permettent de transmettre des messages sur le droit des femmes, d’être active dans cette lutte.
Une vision patriarcale des femmes
Pour autant, l’analyse du périodique révèle qu’en réalité The Female Tatler utilise un personnage féminin à des fins qui tendent à favoriser une construction de la féminité purement patriarcale. On retrouve une vision des femmes comme enfermées dans la sphère privée. En effet, si le périodique exprime la possibilité pour les femmes d’avoir accès à l’espace public, il les incite également à ne pas renoncer à la sphère domestique. Le salon et la maison sont des lieux privilégiés puisque c’est ici que la rédactrice écrit, accueille ses invités, observe les conversations. Le salon est connu pour être un haut lieu de médisance et de propagation de ragots. D’ailleurs, c’est un fait qui se remarque également dans les chroniques de Bridgerton. Dans le salon, les langues se délient, les secrets sont percés, les échanges entre gouvernants et maîtres de maison sont plus fréquents et c’est surtout le lieu où les invités se retrouvent, peu importe leur sexes. Ce type de lieu favorise la multiplicité des sujets. Mais le salon est surtout le lieu où les femmes peuvent apprendre les codes mondains et se plier aux devoirs féminins d’accueil, de politesse et de divertissement. The Female Tatler vise un lectorat féminin très stéréotypé, les femmes sont vues comme des consommatrices cantonnées aux loisirs et la parure ainsi qu’aux ragots. L’autrice elle-même est décrite comme fragile, sensible, douce…
Une croisade moraliste
Malgré la portée féminine de The Female Tatler, l’auteur qui se cache derrière Mrs. Crackenthorpe ne serait pas une femme, mais un homme. Si on ne peut affirmer avec certitude connaître le rédacteur du périodique, on attribue souvent l’œuvre de la première série à Thomas Baker. Il aurait ainsi utilisé ce journal afin d’achever une entreprise moralisatrice en dénonçant les comportements individuels. Là où Lady Whistledown peut susciter le désir, Mrs. Crackenthorpe se discrédite progressivement. Elle est vue comme une commère, sa curiosité malsaine la tourne au ridicule. Ainsi, le périodique remet en cause l’image de la rédactrice comme modèle pour les femmes qui souhaiteraient être elles-mêmes journalistes.
La naissance de ce type de périodique révèle en réalité un changement plus global en Angleterre. Les règnes de Marie II (1689-1694), Guillaume III (1689-1702) puis d’Anne (1702-1707) font entrer l’Angleterre dans une nouvelle ère où sphère publique et privée sont fortement séparées. Dès 1689, une réforme des mœurs crée une tendance à la dénonciation des comportements immoraux sur la voie publique. Les périodiques de l’époque rendent ainsi compte d’une réalité, comme dans Bridgerton, la persona surveille son propre réseau social afin de montrer la façon dont les classes supérieures doivent se comporter. C’est un outil qui favorise la critique et le jugement et qui persiste durant tout le siècle. Avant la naissance de Whistledown, Mrs. Stanhope, Mrs. Grey puis le Female Spectator d’Eliza Haywood succèdent à Mrs. Crackenthorpe avec un style toujours plus piquant.
Crédit image : La Chronique des Bridgerton LIAM DANIEL/NETFLIX
Pour aller plus loin :
Anderson, Paul Bunyan. “The History and Authorship of Mrs. Crackenthorpe’s ‘Female Tatler.’” Modern Philology, vol. 28, no. 3, 1931, pp. 354–60.
Boulard, Claire. « Good Sir, why may not women write Tatlers as well as men? »: le public et le privé dans The Female Tatler, dans : XVII-XVIII. Bulletin de la société d’études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles. N°45, 1997. pp. 209-223
Anderson, Paul Bunyan. La Bruyère and Mrs. Crackenthorpe’s Female Tatler. PMLA/Publications of the Modern Language Association of America. 1937
Rouyer, Marie-Claire. Les espaces de la féminité dans les magazines pour dames de la seconde moitié du XVIIIe siècle. In: XVII-XVIII. Bulletin de la société d’études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles. N°47, 1998. pp. 169-189.

