Ici, la vérité ne se cherche pas. Elle s’arrache. Pourquoi ? Parce que cette scène représente « la question » dans une prison au Moyen Âge, tout simplement, une pratique de la torture dans le cadre judiciaire. On voit sur cette gravure du XVIᵉ siècle un homme allongé, ligoté, maintenu de force. Autour de lui, plusieurs hommes : certains observent, d’autres agissent. L’un incline la tête du suspect, un autre lui verse de l’eau dans la bouche. Juste à côté, un officier écrit.
La torture est une pratique encadrée, intégrée aux instructuins judiciaires. Elle intervient dans une « procédure extraordinaire » pour les crimes les plus graves, comme l’hérésie, la sorcellerie, la lèse-majesté ou encore certains meurtres, lorsque le juge dispose déjà de fortes présomptions contre l’accusé. L’objectif n’est pas encore de punir, mais d’obtenir un aveu, qu’il soit vrai ou faux. Et cela fonctionne : dans le Registre criminel du Châtelet à Paris, haut lieu de justice avec un tribunal et une prison, environ 90 % des accusés soumis à la question finissent par avouer. Cela pose une limite évidente, certains accusés peuvent reconnaître des crimes qu’ils n’ont pas commis, simplement pour mettre fin à la douleur.
Dans la gravure ci-dessus, on observe une technique fréquente : l’ingestion forcée d’eau. Il en existe d’autres, comme l’extension du corps à l’aide de cordes ou de poids. Tout est fait pour faire céder le corps et obtenir un aveu. Au Moyen Âge, la vérité ne repose pas sur des preuves matérielles comme aujourd’hui. Elle sort du corps. On le fait souffrir pour obtenir une parole considérée comme vraie. Cette violence peut aussi être mise en scène pour impressionner et dissuader.
Une vérité religieuse
Cette pratique n’est pas seulement judiciaire. Elle est aussi profondément religieuse. Dans le christianisme, qui structure la société médiévale française, l’aveu est essentiel : reconnaître sa faute permet de se sauver. La torture force donc à dire la vérité, mais aussi à commencer un processus de confession et de repentir. L’accusé avoue devant les Hommes, mais également, d’une certaine manière, devant Dieu.
À partir du XIIIᵉ siècle, avec le développement de l’Inquisition, la justice devient plus organisée. Le juge enquête, interroge et rassemble des indices. Cependant, cette évolution ne fait pas disparaître la dimension religieuse. Faire avouer, ce n’est pas seulement établir la véracité d’un crime, c’est aussi pousser le coupable à reconnaître un péché, commis ou non.
Ainsi, à travers cette scène, le corps devient un véritable outil de vérité. Il est alors au centre de tout, c’est lui qui souffre, c’est lui qui parle, c’est lui qui permet de juger.
Crédit image : La question par l’eau. Fac-similé d’une gravure sur bois du Praxis rerum criminalium de J. Damhoudere, in-4, Anvers, 1556. Dans Mœurs, usages et costumes au Moyen Âge et à l’époque de la Renaissance de Paul Lacroix publié en 1871.
Pour aller plus loin :
« Crimes, genre et châtiments », Cairn.info, https://shs-cairn-info.ezproxy.u-pec.fr/crimes-genre-et-chatiments–9782200635657?lang=fr, consulté le 16 décembre 2025.
Carine JALLAMION , « Entre ruse du droit et impératif humanitaire : la politique de la torture judiciaire du XIIe au XVIIIe siècle », Archives de politique criminelle, 25-1, 2003, p. 9-35.
Didier LETT, Crimes, genre et châtiments Hommes et femmes face à la justice au Moyen Âge, 2024, Paris, Armand Colin.
« La résilience de la torture, du XIIe siècle à nos jours », Cairn.info, https://shs-cairn-info.ezproxy.u-pec.fr/dossiers-2023-16-page-1?lang=fr

